LIVRE QUATRIÈME
comme il était aussi le seul homme qui pût le réparer. D'un regard pénétrant il embrassa tous les obstacles qui s’opposaient à l’exécution de ses projets : le découragement des membres de l’Empire, les intrigues des cours ennemies, la division des alliés, la jalousie des chefs, la répugnance des princes de l'Allemagne à subir une direction étrangère. Mais cette même vue profonde de la situation actuelle des choses, qui lui découvrait toute la grandeur du mal , lui montrait aussi le moyen d'en triompher. 11 s’agissait de relever le courage abattu des plus faibles États de l’Empire, de déjouer les secrètes machinations des ennemis, de ménager la jalousie des alliés les plus importants, d’exciter les puissances amies, particulièrement la France, à une active coopération; mais, avant tout, de rassembler les débris de l'union allemande, et de réunir par un lien étroit et durable les forces divisées du parti. La consternation où la perte de leur chef jetait les protestants d’Allemagne pouvait aussi bien les pousser à conclure une plus ferme alliance avec la Suède qu’une paix précipitée avec l’empereur, et la conduite qu’on allait suivre devait seule décider lequel de ces deux effets serait produit. Tout était perdu pour peu qu’on montrât du découragement; l’assurance qu'on témoignerait soi-même pouvait seule inspirer aux Allemands une noble confiance en leurs forces Toutes les tentatives de la cour d'Autriche pour les détacher de l'alliance suédoise manquaient leur but, aussitôt qu’on leur ouvrait les yeux sur leur véritable intérêt et qu’on les amenait à une rupture ouverte et formelle avec l'empereur.
Sans doute, avant que ces mesures fussent prises et les points essentiels réglés entre la régence et son ministre, l’armée suédoise perdit pour ses opérations un temps précieux , dont les ennemis profitèrent parfaitement. 11 ne tenait alors qu'à l’empereur de ruiner en Allemagne la puissance suédoise, si les sages conseils du duc de Friedland avaient trouvé accès auprès de lui. Wallenstein lui conseillait de proclamer une amnistie illimitée, et d’offrir spontanément aux membres protestants de l’Empire des conditions favorables. Dans la première terreur que la mort de Gustave-Adolphe répandit au sein du parti tout entier, une telle déclaration aurait produit l’eiret le plus décisif et ramené les membres les plus souples aux pieds de Tempe-
reur; mais, ébloui par ce coup de fortune inattendu, et aveuglé par les instigations de l’Espagne, il espéra de ses armes une issue plus brillante, et, au lieu de prêter l’oreille aux projets de médiation, il se hâta d'augmenter ses forces. L’Espagne, enrii chie par la dîme des biens ecclésiastiques que le pape lui accordait, soutint Ferdinand par des subsides considérables, négocia pour lui à la cour de Saxe, et fit lever à la hâte en Italie des troupes qui devaient être employées en Allemagne. L’électeur de Bavière augmenta aussi ses forces considérablement, et l’esprit inquiet du duc de Lorraine ne lui permit pas de rester oisif en présence d’un si heureux changement de fortune. Mais, tandis que l'ennemi déployait tant d’activité pour profiter du malheur des Suédois, Oxenstiern ne négligea rien pour en prévenir les fâcheuses conséquences.
Craignant moius les ennemis déclarés que la jalousie des puissances alliées, il quitta la haute Allemagne, dont il se croyait assuré par les complètes déjà faites et par les alliances, et se mit en chemin pour aller en personne détourner les États de la basse Allemagne d'une complète défection, ou d'une ligue particulière entre eux, qui n’était guère moins fâcheuse pour la Suède. Offensé de la prétention que montrait le chancelier de s’emparer de la direction des affaires, et profondément révolté à la pensée de recevoir des instructions d’un gentilhomme suédois, l'électeur de Saxe travaillait de nouveau à une dangereuse rupture avec la Suède, et pour lui la seule question était de savoir s’il se. réconcilierait complètement avec l’empereur, ou s’il se mettrait à la tète des protestants pour former avec eux un troisième parti en Allemagne. Le duc Ulrich de Brunswick nourrissait des sentiments pareils, et il les fit paraître assez clairement en interdisant aux Suédois les enrôlements dans ses domaines et en convoquant à Lunebourg les États de la basse Saxe pour former entre eux une alliance. Le seul électeur de Brandebourg, jaloux de l’inlluence que la Saxe électorale allait acquérir dans la basse Allemagne, montra quelque zèle pour l’intérêt de la couronne suédoise, qu'il croyait déjà voir sur la tète de son fils. Oxenstiern trouva, il est vrai, l'accueil le plus honorable à la cour de Jean-Georges ; mais de vagues promesses de continuelles rapports d’amitié furent tout ce qu'il put obtenir de ce