‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 166 sur 219 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

impériale pénètre dans les rangs rompus et la déroute devient générale. Aucune exhortation de leur général ne peut décider les fuyards à renouveler l'attaque.

En conséquence, afin de rester maître de ce poste important, il se résout à faire avancer dçs troupes fraîches; mais, dans l’intervalle, quelques régiments espagnols l'ont occupé, et toute tentative pour l’enlever est rendue vaine par l’héroïque bravoure de ces troupes. Un régiment envoyé par Bernard attaque sept fois, et sept fois il est repoussé. On sent bientôt combien est grand le désavantage de ne s’étre pas emparé de cette position. De la hauteur, le feu de l’artillerie ennemie fait d’affreux ravages dans l’aile des Suédois postée près de la colline, en sorte que Gustave Horn, qui la commande, doit se résoudre à la retraite. Au lieu de pouvoir couvrir cette manœuvre de son collègue et arrêter la poursuite de l’ennemi , le duc Bernard est repoussé lui-même, par des forces supérieures, dans la plaine, où S4 cavalerie en déroute porte le désordre parmi les troupes de Horn, et rend la défaite et la fuite générales. Presque toute l’infanterie est prise ou tuce; plus de douze mille hommes restent sur le champ de bataille; quatre-vingts canons, environ quatre mille chariots, et trois cents étendards ou drapeaux, tombent dans les mains des Impériaux. Gustave Horn lui-même est fait prisonnier avec trois autres généraux. Le duc Bernard sauve avec peine quelques faibles débris de l’armée, qui ne parviennent à se rassembler sous ses drapeaux que dans la ville de Francfort.

La défaite de Xœrdlingen coûta au chancelier suédois sa deuxième nuit d’insomnie en Allemagne. La perte qu’entraînait cette défaite était incalculable. Les Suédois avaient perdu d’un seul coup leur supériorité sur le champ de bataille, et, avec elle, la confiance de tous les alliés, qu’on n’avait due jusqu’alors qu’au seul bonheur des armes. Une dangereuse division menaçait de détruire toute l’alliance protestante. La crainte et l’effroi s’emparèrent de tout le parti, et celui des catholiques se releva avec un triomphant orgueil de sa profonde décadence. La Souabe et les cercles les plus voisins ressentirent les premières suites de la défaite de Nœrdlingen, et le Wurtemberg surtout fut inondé par les troupes victorieuses. Tous les membres de l’alliance

de Heilbronn redoutaient la vengeance de l'empereur. Ce qui pouvait fuir se sauvait à Strasbourg, et les villes impériales, sans secours, attendaient leur sort avec angoisse. Un peu plus de modération envers les vaincus aurait ramené tous ces faibles États sous la domination de l'empereur; mais la dureté que l’on montra à ceux mêmes qui se soumirent volontairement porta les autres au désespoir, et les excita à la plus vive résistance.

Dans ces circonstances critiques , tous cherchaient secours et conseil auprès d'Oxenstiern ; Oxenstiern avait recours aux États allemands. On manquait de troupes, on manquait d'argent pour en lever de nouvelles et payer aux anciennes la 'solde arriérée, qu 'elles réclamaient impétueusement. Oxenstiern se tourne vers l’électeur de Saxe, qui abandonne la cause suédoise', pour traiter de la paix avec l'empereur à Pima. 11 sollicite l’assistance des États de la basse Saxe : ceux-ci , fatigués depuis longtemps des demandes d'argent et des prétentions de la Suède, ne songent plus maintenant qu’à eux-mêmes; et le duc Georges de Lunebourg, au lieu de porter de prompts secours à la haute Allemagne, assiège Minden, afin de le garder pour lui. Laissé sans appui par ses alliés allemands, le chancelier implore le secours des puissances étrangères : il demande de l’argent et des soldats à l'Angleterre, à la Hollande, à Venise, et, poussé par l’extrême nécessité, il finit par se résoudre , démarche pénible qu’il a longtemps évitée, à se jeter dans les bras de la France.

Enfin était arrivé le moment que Richelieu attendait depuis longtemps avec une vive impatience. L’impossibilité absolue de se sauver par une autre voie pouvait seule déterminer les États protestants d'Allemagne à soutenir les prétentions de la France sur l'Alsace. Cette nécessité suprême existait maintenant : on ne pouvait se passer de la France, et elle se fit chèrement payer la part active qu'elle prit, à partir de ce moment, à la guerre d'Allemagne. Elle parut alors sur la scène politique avec beaucoup de gloire et d’éclat. Oxenstiern, à qui il en coûtait peu de livrer les droits et les territoires allemands, avait déjà cédé à Richelieu la forteresse de Philippsbourget les autres places demandées. A leur tour, les protestants de la haute Allemagne envoient en leur

1. Dans la première édition : • Qui le laisse honteusement dans l'embarras. »

Page 1