‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 168 sur 219 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

sont approprié, leur est repris par un elTort commun. Les armées de toutes les parties contractantes sont réunies en une seule, qui, entretenue et soldée par l'Empire, est chargée de faire exécuter cette paix les armes à la main.

La paix de Prague devant avoir foroe de loi générale pour tout l'Empire, les points qui ne concernaient en rien l’Empire furent annexés dans une convention particulière. Dans cette convention, la Lusace fut adjugée à l’électeur de Saxe comme un fief de Bohême , et en outre l’on y traita spécialement de la liberté religieuse de ce pays et de la Silésie.

Tous les États évangéliques furent invités à recevoir la paix de Prague, et, sous cette condition, compris dans l'amnistie. On n'excluait que les princes de Wurtemberg et de Bade, dont on occupait les États, qu’on n’était pas disposé à leur rendre absolument sans conditions; les propres sujets de l'Autriche qui avaient pris les armes contre leur souverain ; enfin les États qui, sous la direction d'Oxenstiern , formaient le conseil des cercles de la haute Allemagne : cette exclusion avait moins pour objet de continuer contre eux la guerre que de leur vendre plus cher la paix devenue nécessaire. On retenait leurs domaines pour gages jusqu'au moment où tout serait restitué et tout rétabli dans son premier état. Une justice égale envers tous eût peutêtre ramené la confiance mutuelle entre le chef et les membres, entre protestants et catholiques , entre luthériens et réformés, et les Suédois, abandonnés de tous leurs alliés , duraient été réduits à sortir honteusement de l’Empire. Mais ce traitement inégal affermit dans leur défiance et leur opposition les États plus durement traités, et il aida les Suédois à nourrir le feu de la guerre et à conserver un parti en Allemagne.

La paix de Prague trouva, comme il fallait s’y attendre, un accueil très-divers en Allemagne. En s’efforçant de rapprocher les deux partis, on s’était attiré les reproches de l’un et de l'autre. Les protestants se plaignaient des restrictions que ce traité leur imposait. Les catholiques trouvaient cette secte damnable beaucoup trop favorablement traitée aux dépens de la véritable Église : à les entendre, on avait disposé de ses droits inaliénables en accordant aux évangéliques la jouissance pendant quarante années des biens ecclésiastiques. Selon leurs

adversaires, on avait commis une trahison envers l'Église protestante en n’obtenant pas pour ses membres dans les États autrichiens la liberté de croyance. Mais personne ne fut plus amèrement blâmé que l’électeur de Saxe, que l'on cherchait à représenter dans des écrits publics comme un perfide transfuge, un traître à la religion et à la liberté allemande, et comme un complice de l’empereur.

Lui, cependant, se consolait, et triomphait de voir une grande partie des États évangéliques contraints d’accepter la paix qu’il avait faite. L’électeur de Brandebourg, le duc Guillaume de Weimar, les princes d’Anhalt, les ducs de Mecklembourg, les ducs de Brunswick-Lunebourg, les villes anséatiques et la plupart des villes impériales y accédèrent. Le landgrave Guillaume de Hesse parut quelque temps irrésolu, ou peut-être feignit seulement de l'ètre afin de gagner du temps et de prendre ses mesures selon l’événement. Il avait conquis, l’épée à la main, de beaux domaines en Westphalie, d’où il tirait ses meilleures forces pour soutenir la guerre, et il les devait tous rendre aux termes delà paix. Le duc Bernard de Weimar, dont les Ktats n’existaient encore que sur le papier, n’était point intéressé au traité comme puissance belligérante, mais par cela même il l’était d’autant plus comme général portant les armes, et il ne pouvait à tous égards que rejeter avec horreur la paix de Prague. Toute sa richesse était sa bravoure, et tous ses domaines reposaient sur son épée. La guerre faisait seule sa grandeur et son importance; la guerre seule pouvait amener à maturité les projets de son ambition.

Mais, entre tous ceux qui élevèrent la voix contre la paix de Prague, les Suédois se prononcèrent avec le plus de violence, et personne n’en avait plus sujet. Appelés en Allemagne par les Allemands eux-mêmes, sauveurs de l’Église protestante et de la liberté des membres de l’Empire, qu’ils avaient rachetée au prix de tant de sang, au prix de la vie sacrée de leur roi, ils se voyaient tout à coup honteusement abandonnés, tout à coup déçus dans tous leurs plans, chassés sans salaire, sans reconnaissance, du pays pour lequel ils avaient répandu leur sang, et livrés à la risée de l’ennemi par les mêmes princes qui leur devaient tout. De quelque dédommagement pour eux, d’un

LIVRE CINQUIÈME, remboursement de leurs dépenses , d’un équivalent pour les conquêtes qu’ils devraient abandonner, la paix de Prague n’en disait pas le moindre mot! On les congédiait plus pauvres qu’ils n'étaient venus, et, s'ils regimbaient, ils devaient être expulsés de l’Allemagne par les mains de ceux mêmes qui les avaient appelés! A la fin, l'électeur de Saxe laissa, il est vrai, échapper quelques mots d’une satisfaction qui consisterait en argent et se monterait à la faible somme de deux millions et demi de florins. Mais les Suédois avaient mis du leur beaucoup plus ; un si honteux dédommagement en argent devait blesser leur intérêt et soulever leur orgueil. « Les électeurs de Bavière et de Saxe, répondit Oxenstiern, se sont fait payer par le don d’importantes provinces l’appui qu’ils ont prêté à l'empereur et qu’ils lui devaient comme vassaux ; et nous, Suédois, nous qui avons sacrifié notre roi pour l’Allemagne, on veut nous renvoyer chez nous avec la misérable somme de deux millions et demi de florins ! » Ils étaient d’autant plus ulcérés de voir leur espérance déçue, qu'ils avaient compté avec plus de certitude se payer par l'acquisition du duché de Poméranie, dont le possesseur actuel était vieux et sans héritiers. Mais l’expectative de ce duché était assurée, dans la paix de Prague, à l’électeur de Brandebourg, et toutes les puissances voisines se révoltaient contre l’établissement des Suédois sur cette frontière de l’Empire.

Jamais, dans tout le cours de cette guerre, les Suédois ne s’étaient trouvés dans une plus fâcheuse situation qu’en cette année 1635, immédiatement après la publication de la paix de Prague. Beaucoup de leurs alliés, surtout parmi les villes impériales, quittèrent leur parti pour être admis à jouir du bienfait de la paix ; d’autres y furent contraints par les armes victorieuses de l’empereur. Augsbourg, vaincu par la famine, se rendit sous de dures conditions ; Wurtzbourg et Cobourg tombèrent au pouvoir des Autrichiens. L'alliance d’Ileilbronn fut formellement dissoute. Presque toute la haute Allemagne, le siège principal de la puissance suédoise, reconnut la domination deTempereur. La Saxe, s’appuyant sur la paix de Prague, demandait l'évacuation de la Thuringe, de llalbcrstadt, de Jlagdebourg. Philippsbourg, la place d'armes des Français, avaitété

344 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. surpris par les Autrichiens avec tous les approvisionnements qu'on y avait déposés, et cette grande perte avait ralenti l'activité de la France. Pour mettre le comble à la détresse des Suédois, il fallut que l'armistice avec la Pologne touchât justement à sa fin. Soutenir la guerre à la fois contre la Pologne et l'Empire surpassait de beaucoup les forces de la Suède, et il fallait choisir celui de ces deux ennemis dont on se délivrerait. la fierté et l'ambition décidèrent pour la continuation de la guerre d’Allemagne, quelques durs sacrifices qu’il en dût coûter envers la Pologne ; dans tous les cas, il en coûtait une armée , si l’on voulait se faire respecter des Polonais et ne pas pendre absolument sa liberté dans les négociations entamées avec eux pour une trêve ou une paix.

A tous ces malheurs qui fondaient en même temps sur la Suède, Oxenstiern opposa la fermeté et les inépuisables ressources de son génie, et, avec son esprit pénétrant, il sut tourner à son avantage les obstacles même qu’il rencontrait. La défection de tant d’États allemands le privait, à la vérité, d'une grande partie de ses précédents alliés, mais elle le dispensait aussi de tout ménagement envers eux , et plus le nombre de ses ennemis augmentait, plus aussi ses armées avaient de pays sur lesquels elles pouvaient s’étendre, plus il s’ouvrait à lui de magasins. La criante ingratitude des membres de l’Empire et l’orgueilleux mépris que lui avait témoigné l'empereur, qui n’avait pas même daigné traiter avec lui directement de la paix, allumèrent dans son sein le courage du désespoir et la noble audace de pousser les choses à la dernière extrémité. Une guerre, si malheureuse qu’elle fût, ne pouvait empirer les affaires des Suédois, et, s’il fallait évacuer l’Empire d’Allemagne, il était du moins plus digne et plus glorieux de le faire l'épée à la main, de céder à la force et non à la peur.

Dans la pressante extrémité où se trouvaient les Suédois par la désertion de leurs alliés, ils jetèrent d'abord leurs regards sur la France, qui vint au-devant d'eux avec les propositions les plus encourageantes. Les intérêts des deux couronnes étaient liés de la manière la plus étroite, et la France agissait contre elle-même si elle laissait entièrement tomber en Allemagne la puissance des Suédois. Leur situation désespérée était au con-

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