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RACONTÉE JUSQU’A LA MORT DE CHARLES IX

Les règnes de Charles VIII, de Louis XII et de François I" avaient préparé pour la France une brillante époque. Les expéditions de ces princes en Italie avaient rallumé l’héroïsme de la noblesse française, que le despotisme de Louis XI avait presque étouffé. Un esprit chevaleresque plein d'enthousiasme se ranima, soutenu par une meilleure tactique.

Dans sa lutte avec ses voisins peu exercés, la nation apprit h connaître sa supériorité. La monarchie s’était constituée ; l’organisation du royaume avait pris une forme plus régulière. L'opposition rebelle, autrefois si redoutable, des grands trop puissants était rentrée dans les bornes d’une commune obéissance, Des impôts bien réglés et des armées permanentes affermissaient et protégeaient le trône, et le roi était désormais quelque chose de plus qu'un opulent gentilhomme dans son royaume.

C’est en Italie que la force de cet empire se manifesta pour la première fois. Le sang de ses fils héroïques y coula inutilement, il est vrai ; mais l’Europe ne put refuser son admiration à un peuple qui se défendait glorieusement à la fois contre cinq

I. Cette histoire est extraite des tomes I, II, III, IV, V et VIII de la deuxième partie des Mémoires historiques. (.Yole de l'édition allemande.)

422 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT ennemis coalisés. La lumière des beaux-arts s’était levée peu de temps auparavant en Italie, et des mœurs plus douces révélaient déjà sa noble influence. Bientôt elle lit éprouver sa force aux vainqueurs farouches, et les arts de l’Italie subjuguèrent le génie des Français, comme autrefois ceux de la Grèce s’étaient soumis ses conquérants romains. Bientôt ils franchirent les Alpes par la route que la guerre avait ouverte. Protégés par un prince intelligent , soutenus par l’imprimerie , ils ne tardèrent pas à se répandre sur ce sol fécond. L’aurore de la culture des esprits commença à poindre; déjà la France, d’un pas rapide, marchait au-devant de la civilisation. Les nouvelles doctrines religieuses paraissent alors, et font succéder une triste halte à ce beau commencement. L’esprit d’intolérance et de révolte éteint la lueur faible encore du progrès ; la torche du fanatisme brille seule. Ce malheureux État retombe, plus bas que jamais, dans sa barbarie sauvage; il devient la victime d’une longue et funeste guerre civile, que l'ambition allume et qu’un zèle furieux de religion étend jusqu’à en faire un incendie universel.

Quelque ardent que fût l’intérêt avec lequel une moitié de l’Europe adopta les nouvelles croyances et l’autre les combattit, quelque puissant mobile que soit par lui-méme le fanatisme religieux, c'étaient pourtant, en grande partie, des passions trèsmondaines qui se montraient actives dansce grand événement, et, en général, des circonstances politiques qui venaient en aide aux religions luttant entre elles. En Allemagne, comme l'on sait, Luther et ses doctrines furent secondés par les méûances des princes, membres de l'Empire, envers la puissance croissante de l'Autriche. La haine contre l'Espagne et la crainte du tribunal de l’inquisition accrurent dans les Pays-Bas le parti des protestants. Gustave Wasa détruisit en Suède, avec l’ancienne religion, une cabale redoutable, et c’est sur les ruines de cette même Église qu'Elisabeth d'Angleterre alîennit son trône encore chancelant. Une suite de rois faibles d'esprit, et en partie mineurs, une politique incertaine, la rivalité des grands qui se disputaient le gouvernail , décidèrent en France des progrès de la religion nouvelle.

Si maintenant elle est abattue dans ce royaume, tandis qu'elle règne dans une moitié de l’Allemagne, en Angleterre et dans le

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Nord, cela n’a pas tenu assurément au défaut de courage et à la froideur de ses champions, non plus qu’à l'indifférence de la nation. Une longue et violente fermentation maintint flottant le sort de cet Etat; l’influence étrangère et la circonstance accidentelle d'une nouvelle et indirecte succession au trône durent amener en France la ruine de l’Eglise calviniste.

Dès le premier quart du seiiÿème siècle, les nouveautés que Luther prêchait en Allemagne se frayèrent leur route dans les provinces françaises. Ni les censures de la Sorbonne en 1521, ni les sentences du parlement de Paris , ni même les anathèmes des évêques, ne purent arrêter les rapides progrès que tirent en peu d'années les idées nouvelles dans le peuple, dans la noblesse, chez quelques membres du clergé. La vivacité que le peuple ardent et spirituel de France a coutume de montrer à l’égard de toute nouveauté, ne se démentit ni chez les partisans de la réformation, ni chez ses persécuteurs. Le gouvernement guerrier de François 1" et les intelligences de ce monarque avec les protestants d'Allemagne ne contribuèrent pas peu à mettre rapidement en circulation chez ses sujets français les innovations religieuses. C’est en vain qu’à Paris l’on finit par recourir au moyen terrible du glaive et du feu : l’effet ne fut pas meilleur que dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Angleterre, et les bûchers qu’allumait le fanatique génie de la persécution , ne servirent qu’à faire éclater la foi héroïque et la gloire de ses victimes.

Les réformateurs, dans leur défense comme dans leur attaque contre l'Eglise dominante, avaient des armes qui agissaient bien plus sûrement que tôutes celles que pouvait leur opposer le zèle aveugle du plus grand nombre. Le bon goût et les lumières combattaient avec eux : le défaut d’instruction , le pédantisme étaient du parti de leurs persécuteurs. La corruption, l’ignorance profonde du clergé catholique donnaient prise, de la façon la plus dangereuse, aux orateurs publics et aux écrivains réformés, et il est impossible de lire les descriptions de l'immoralité universelle, que l’esprit de satire leur a dictées, sans se sentir convaincu de la nécessité d’une réforme. La partie de la nation qui savait lire était journellement inondée d’écrits de ce genre, dans lesquels les vices dominants de la cour et du clergé catho-

424 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT lique étaient livrés, avec plus ou moins de succès, à la raillerie, à l’indignation , à l’horreur du public, et où les dogmes de la nouvelle Église étaient ornés de toutes les grâces du style , de tous les attraits du talent, de la forte entraînante du sublime, du charme irrésistible d'une noble simplicité. Tandis qu’on dévorait avidement ces chefs-d’œuvre de l’éloquence et de la raillerie spirituelle, les insipides ou solennelles répliques de l’autre parti n’étaieut guère propres à exciter autre chose que l’ennui. Bientôt la religion réformée eut gagné la partie intelligente du public, majorité incontestablement plus brillante que ce simple avantage du plus grand nombre que pouvaient faire valoir ses adversaires.

La fureur continuelle de la persécution força enfin le parti opprimé de chercher une protectrice dans la reine Marguerite de Navarre, sœur de François 1". Le bon goût et la science étaient une recommandation suffisante auprès de cette spirituelle princesse, qui, très-versée ellc-méine dans tout ce qui est du domaine du beau et du vrai, n'était pas difficile à gagner à la religion de ses favoris, dont elle estimait le savoir et le talent. Un cercle brillant de savants entourait cette reine, et la liberté d’esprit qui régnait dans ce cercle plein de goût, ne pouvait que favoriser une doctrine dont le début avait été l'affranchissement du joug de la hiérarchie ecclésiastique et de la superstition. A la cour de Marguerite la religion persécutée trouvait un refuge; plus d'une victime fut par elle soustraite à l'intolérance sanguinaire, et le parti, sans force encore, se tint à celte branche débile, pour résister au premier orage, qui, sans cela, eût pu, dans ses faibles commencements, si aisénient l'emporter. Les relations où François I" était entré avec les protestants d’Allemagne n’eurent aucune influence sur les mesures qu’il employa envers ses propres sujets protestants. Dans chaque province, le glaive de l’inquisition était tiré contre eux, et dans le même temps où ce monarque, avec duplicité, excitait contre Charles- Ouint, son rival, les princes de la ligue de Smalkalde, il permettait à ses inquisiteurs, avides de sang, de sévir avec le fer et la flamme contre le peuple innocent des Yaudois, les coreligionnaires de ses alliés. Elle fut barbare et terrible, dit l’historien de Thou, la sentence qu’on prononça contre eux ; plus barbare et

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plus terrible fut l’exécution. Vingt-deux villages furent réduits en cendres avec une cruauté dont on ne trouve point d'exemple chez les peuples les plus grossiers. Les malheureux habitants, surpris au milieu de la nuit, et chassés de montagne en montagne à la lueur de l’incendie qui consumait leur avoir, n'échappaient ici a une embuscade que pour tomber plus loin dans une autre. Les cris lamentables des vieillards , des femmes et des enfants, bien loin d’attendrir les cœurs de tigre des soldats, ne servaient qu'à les mettre sur la trace des fugitifs et à trahir les victimes à leur rage meurtrière. Plus de sept cents de ces infortunés furent assassinés avec une froide férocité dans la seule ville de Cabrières; toutes les femmes de l'endroit étouirées dans la fumée d'une grange incendiée, et celles qui voulaient s’échapper en se jetant d’en haut, reçues sur des piques. On étendit jusque sur le sol que l'industrie de ce peuple paisible avait changé, d'un désert qu’il était, en un jardin fertile, le châtiment de l'erreur prétendue de ceux qui le cultivaient. On ne se contenta pas de démolir les habitations, on coupa les arbres, on détruisit les moissons, on ravagea les champs, et la contrée riante fut transformée en une triste et sauvage solitude.

* L’indignation qu’éveilla cette barbarie aussi inutile qu'elle était inouïe, amena au protestantisme plus de partisans que le zèle inquisitorial du clergé n’en pouvait égorger. Chaque jour s’accroissait le nombre des novateurs, surtout depuis que Calvin s’était levé à Genève avec un nouveau système de religion, que par son ouvrage de l'Institution Chrétienne il avait fixé les opinions flottantes, donné à tout le service divin une forme plus régulière, et mis d'accord, sous une formule de foi déterminée, les membres de son Église, qui n'étaient pas jusque-là fort unis. En peu de temps, la religion plus sévère et plus simple de l'apôtre français réussit chez ses compatriotes à supplanter Luther lui-méme; et sa doctrine trouva un accueil d’autant plus favorable, qu’elle était plus dégagée de mystères et de pratiques pénibles , et qu’elle l'emportait sur le dogme luthérien par son éloignement du papisme.

Ije massacre des Vaudois appela au grand jour les calvinistes, dont l'exaspération ne connaissait plus désormais de crainte. Non contents de se réunir, comme ils avaient fait jusque-là, à

la faveur des ténèbres de la nuit, ils osèrent, de ce moment, braver par des assemblées publiques les recherches de l'autorité , et chanter, réunis en grand nombre , les psaumes de Marot jusque dans les faubourgs de Paris. Le charme de la nouveauté attira bientôt tout Paris, et, grâce à l’harmonie et à l'attrait des chants, la religion réformée s’insinua doucement dans plus d’une âme. Cet acte d’audace avait en même temps fait voir aux religionnaires combien leur nombre était redoutable, et bientôt, dans le reste du royaume, les protestants suivirent l’exemple que leurs frères leur avaient donné dans la capitale.

Ce fut en vain que Henri 11, persécuteur encore plus rigoureux de leur parti que ne l’avait été son père, recourut alors contre eux à toutes les terreurs de la vindicte royale. En vain les édits qui condamnaient leur croyance furent aggravés. En vain ce prince s’abaissa jusqu’à venir rehausser par sa royale présence l’impression des supplices et encourager les bourreaux. Des bûchers fumaient dans toutes les grandes villes de France , et Henri ne réussit pas à bannir, même de sa présence, le calvinisme. Cette doctrine avait trouvé des partisans dans l'armée, dans les tribunaux , même à sa cour à Saint-Germain, et François de Coligny, seigneur d’Andelot, colonel de l’infanterie fran-* çaise, déclara en face au roi , le front haut, qu'il aimerait mieux mourir que d'aller à la messe.

Enfin, ellrayé du danger, chaque jour croissant, qui menaçait la religion de ses peuples, et, comme on le lui faisait craindre, son trône même, ce prince se livra à toutes les violences que l'avidité de ses courtisans et le zèle intéressé du clergé lui dictaient. Pour abattre d’uu coup, par une mesure décisive, le courage du parti, il parut un jour lui-mème au parlement, et là lit arrêter cinq membres de cette cour de justice qui se montraient favorables aux nouvelles idées, puis ordonna de leur faire sans retard leur procès. A partir de ce moment, la nouvelle secte fut traitée sans ménagement. L’engeance réprouvée des délateurs fut encouragée par la promesse de récompenses, et toutes les prisons du royaume furent bientôt remplies des victimes de l'intolérance : personne n’osait élever la voix pour elles. Le parti des réformés en France était à cette époque, en lï>&9, bien près de sa ruine. Un prince d’une puissance irré-

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sistible, en paix avec toute l'Europe, et maître absolu de toutes les forces du royaume, secondé dans cette grande entreprise par le pape et même par l'Espagne, avait résolu sa perte. Pour la conjurer, il fallait qu’un heureux accident vint inopinément à la traverse, et c’est ce qui arriva en ellet. L’irréconciliable ennemi de la secte mourut au milieu de ces préparatifs, blessé par un éclat de lance qui le frappa à l’œil, dans la solennité d’un tournoi. ,

Cette mort inattendue de Henri II ouvrit l’ère de ces troubles dangereux qui ébranlèrent le royaume pendant un demi-siècle, et placèrent la monarchie sur le penchant de sa ruine. Henri laissa après lui son épousé Catherine , de la maison ducale des Médicis de Florence, et quatre tils mineurs, dont l’ainé, François , avait à peine atteint sa seizième année. I * nouveau roi était déjà marié à la jeune reine d'Ecosse, Marie Sluart : les sce |itres de deux royaumes se trouvaient ainsi réunis dans les mains de deux enfants qui n'étaient pas encore capables, il s’en fallait beaucoup, de se gouverner eux-mèmes. line légion d'ambitieux étendait déjà vers ce double sceptre, pour leur en alléger le poids, des mains avides, et la France fut la malheureuse victime de la lutte qui éclata à cette occasion.

Deux puissantes factions surtout se disputaient l'influence à exercer sur le jeune couple royal et l’administration du royaume. A la tête de l’une était le connétable de France , Anne de Montmorency, ministre et favori du roi délunt, dont il avait bien mérité, le servant de son épée et avec un patriotisme sévère, élevé au-dessus de toute séduction. C'était un caractère égal, inébranlable, que nul revers ne pouvait abattre, nul succès enivrer. Cette fermeté d’esprit, il l’avait déjà montrée sous les règnes précédents, durant lesquels il avait supporté, avec le même calme et la même constance de courage , et la mobilité du monarque, et les vicissitudes de la fortune des combats. Le soldat comme le courtisan, le financier comme le juge, tremblaient devant son regard pénétrant qu’aucune illusion n’éblouissait, devant cet esprit d’ordre qui ne pardonnait aucun faux pas, devant cette ferme vertu sur qui nulle tentation ne pouvait rien. Mais, élevé à la rude école de la guerre , et habitué à se trouver à la tète des armées , à exiger une obéissance

428 II 1 S TOI H K DES TROUBLES QUI PRÉCfiDfcRENT absolue, il manquait de cette souplesse de l’homme d’Etat et du courtisan, qui triomphe en cédant , et commande par la soumission. Grand sur le théâtre des armes, il perdit sa gloire sur la scène nouvelle où maintenant le plaçait la nécessité des temps, où l’ambition et le patriotisme lui ordonnaient de monter, Un tel homme n’était nulle part à sa place que là où il commandait; il était fait seulement pour se maintenir au premier rang, mais peu apte à y tei\dre avec, l’art d’un courtisan.

Une longue expérience , des services publics que l’envie même n'osait amoindrir, une probité à laquelle ses ennemis rendaient eux-mêmes hommage, la faveur du monarque défunt, l’éclat de sa race, semblaient désigner le connétable pour le premier poste du royaume, et écarter d'avance toute autre prétention. Mais il eût fallu un homme pour apprécier les qualités d'un tel serviteur; il eût fallu un sérieux amour du bien public pour pardonner à son mérite foncier et intime ce rude extérieur. François II était un jeune homme que le trône n’invitait qu’à la jouissance, non au travail, et à qui un si austère surveillant de ses actions ne pouvait agréer. Les dehors vertueux de Montmorency, qui l'avaient mis en faveur auprès du père et du grand-père, lui devinrent un tort aux yeux du (ils léger et faible, et rendirent facile à la cabale opposée le triomphe sur cet adversaire.

Les Guises, branche transplantée en France de la maison princière de Lorraine, étaient l’âme de cette faction redoutable. François de Lorraine, duc de Guise, oncle de la jeune reine, unissait en sa personne toutes les qualités qui commandent l’attention des hommes et assurent la domination sur eux. La France vénérait en lui son sauveur, l’homme qui avait relevé son honneur aux yeux de toute l’Europe. C'était contre son habileté et son courage qu’était venue échouer la fortune de Charles-Ouint; sa mâle résolution avait effacé la honte des âges antérieurs et enlevé aux Anglais , après une occupation de deux cents ans, Calais, leur dernière possession sur le sol français. Son nom était dans toutes les bouches; l’admiration dont il était l’objet vivait dans tous les creurs. Au coup d’œil étendu de qui est fait pour commander, de l'homme d'Etat et du général, il unissait l'audace du héros et l'habileté du courtisan. I.a

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nature, de même que la fortune, lui avait imprimé le sceau de la domination. Bien fait, d'une haute taille, d'un maintien royal, d'une physionomie ouverte et agréable, il avait déjà séduit les sens avant de subjuguer les Ames. L’éclat de son rang était rehaussé par une dignité naturelle et innée, qui , pour commander, ne paraissait avoir besoin d’aucune parure extérieure. Bienveillant sans s’abaisser, affable avec les plus petits, franc et confiant sans trahir les secrets de sa politique, prodigue envers ses amis et généreux envers son ennemi désarmé, il paraissait s’appliquer à réconcilier l'envie avec sa grandeur, l’orgueil d’une nation jalouse avec sa puissance. Mais tous ces avantages n’étaient que les instruments d’une ambition impétueuse. insatiable, qui, sans se laisser rebuter par aucun obstacle ni retenir par aucune considération, marchait intrépide au but élevé qu’elle s’était fixé, et, indifférente au sort du grand nombre, ne voyant qu’un moyen de succès dans le désordre universel, poursuivait ses projets audacieux à travers tous les détours de l’intrigue et avec toutes les armes terribles du pouvoir. La même ambition , soutenue par des dons non moindres, dominait le cardinal de Lorraine, frère du duc, lequel, aussi puissant par la science et l'éloquence que relui-ci par son épée, plus redoutable sous la pourpre que le duc sous la cotte de mailles, armait ses passions privées du glaive de la religion, et couvrait de ce voile sacré les noirs desseins de son ambition. D’accord sur le but commun, ce couple fraternel irrésistible se partagea la nation à conquérir, qui , avant de s'en douter, plia sous les chaînes dont il l’enlaça.

11 fut facile aux deux frères de s'emparer de la faveur du. jeune roi , que son épouse, leur nièce, gouvernait avec un pouvoir absolu. Ce leur fut chose plus difficile de gagner à leurs vues la reine mère Catherine. Le titre de mère du roi la rendait puissante dans une cour divisée; plus puissante encore, la supériorité naturelle de son intelligence sur l'Ame de son faible fils. L’n esprit dissimulé, fécond en artifices, joint à un désir sans bornes de domination, pouvait faire d’elle une adversaire redoutable. Pour s'insinuer dans sa faveur, on n’épargna aucun sacrifice, on ne recula devant aucune bassesse. Il n’était pas de devoir si sacré qu’on ne violât pour flatter ses penchants; point

d'amitié si fortement nouée qu'on ne rompit pour la sacriOer il ses ressentiments; point d’inimitié si profondément enracinée à laquelle on ne renonçât à l'endroit de ses favoris. En même temps, on ne négligeait rien de ce qui pouvait perdre le connétable auprès de la reine, et la cabale réussit ainsi, en ellet, à empêcher la dangereuse union qui eût pu se former entre Catherine et ce général.

Cependant le connétable avait tout mis en mouvement pour se faire un parti redoutable qui pût l'emporter sur la faction lorraine. A peine Henri fut-il mort que tous les princes du sang et parmi eux, en particulier, Antoine de Bourbon, roi de Navarre, furent appelés par Montmorency à occuper auprès du monarque le poste auquel leur rang et leur naissance leur donnaient droit. Mais, avant même qu’ils eussent eu le temps de paraître, les Guises les avaient déjà prévenus auprès du roi. Celui-ci déclara aux députés du parlement, qui venaient le saluer à l'occasion de son avènement, que désormais, pour toute alfaire d'État, on aurait à s'adresser aux princes lorrains. Aussi le duc prit-il possession sans délai du commandement des troupes; le cardinal de Lorraine choisit pour sa part l'important article des finances. Montmorency reçut l'avis glacial d'aller se reposer dans ses terres. Là-dessus les princes du sang mécontents tinrent une, réunion à Vendôme, que dirigea le connétable absent, pour délibérer sur les mesures à prendre contre l’ennemi commun. Conformément aux décisions de ce conciliabule, le roi de Navarre fut envoyé à la cour, pour faire auprès de la reine mère une dernière tentative de négociations, avant qu'on se permit des moyens violents. Cette mission était confiée à une main trop malhabile pour ne pas manquer son but. Antoine de Navarre, eflrayéde la toute-puissance des Guises, qui se montrèrent à lui dans toute la plénitude de leur grandeur, quitta Paris et la cour sans avoir rien fait, et les frères lorrains restèrent maîtres de la scène.

Cette facile victoire les enhardit, et ils commencèrent alors à ne plus respecter aucune borne. En possession des revenus publics, ils avaient déjà dépensé des sommes immenses pour récompenser leurs créatures. Les emplois, les bénéfices , les pensions étaient répandus d'une main libérale; mais cette

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prodigalité ne fit qu'accroître la cupidité de ceux qui recevaient et la l'ouïe des candidats, et ce qu'ils gagnaient par là auprès d'un petit nombre, ils le perdaient auprès d’un autre beaucoup plus grand, qui n'obtenait rien. L'avidité avec laquelle ils s’appropriaient eux-mémes la meilleure partie des dépouilles de l'État, l’insolence offensante avec laquelle ils s'emparaient, aux dépens des plus nobles maisons, des fonctions les plus importantes, répandaient un mécontentement général dans les âmes; mais rien ne fut plus révoltant pour les Français que ce que l'orgueil hautain du cardinal d» Lorraine se permit à Fontainebleau. La.présence du monarque avait attiré dans ce lieu de plaisance, où la cour se trouvait alors, un grand nombre de personnes qui étaient venues pour rérlamer soit une solde ou une |>ension arriérées, soit les récompenses dues à leurs services. L’insistance impétueuse de ces gens , parmi lesquels était une partie des officiers les plus méritants de l’armée, fut à charge au cardinal. Pour se débarrasser d’eux d'une seule fois, il fit dresser près du château royal une potence , et en même temps proclamer par lecrieur public que tous ceux, de quelque condition qu’ils fussent, qu'une réclamation quelconque avait amenés à Fontainebleau, devaient, sous peine du gibet, quitter Fontainebleau dans les vingt-quatre heures. Le Français ne supporte pas un tel traitement ; entre tous les peuples il est celui envers qui son roi peut le moins se le permettre. A la vérité, la solitude se fit, en un seul jour, à Fontainebleau ; mais aussi , en même temps, plus de mille cœurs emportèrent avec eux dans toutes les provinces le germe du mécontentement.

Vu les progrès que le calvinisme avait faits dans le royaume, vers la fin du gouvernement de Henri II, il était très-important de savoir quelles mesures les nouveaux ministres prendraient contre cette secte. Zélés partisans du pape, aussi bien par conviction que par intérêt; disposés peut-être dès lors à s'appuyer, si les circonstances les pressaient, sur le secours de l'Espagne; persuadés en même temps de la nécessité de gagner la plus nombreuse et la plus puissante moitié de la nation par un zèle religieux vrai ou feint, ils ne purent hésiter un seul instant sur le parti qu’il fallait adopter dans ces conjonctures. Henri II, peu de temps avant sa mort, avait résolu la perte des calvinistes, et

432 HISTOIRE DES TROUBLES OUI PRÉCÉDÈRENT il suffisait, pour atteindre ce but, de laisser son cours à la persécution commencée. Le répit que le trépas de ce roi donna aux protestants fut donc très-court. L'esprit de persécution se réveilla dans toute sa fureur, et les princes lorrains se firent d'autant moins de scrupule de sévir contre un parti religieux qu’un grand nombre de leurs ennemis favorisait depuis longtemps en secret.

Le procès du célèbre conseiller au parlement Anne du Bourg annonça les mesures sanguinaires du nouveau gouvernement. Il expia par le gibet so pieuse constance; les quatre autres conseillers qui avaient été arrêtés avec lui, éprouvèrent un traitement plus doux. Cet acte public et non équivoque des princes lorrains contre le calvinisme fournit aux grands mécontents l’occasion souhaitée de soulever contre le ministère tout le parti réformé, et de faire de la cause de leur ambition blessée la cause de la religion et un des grands intérêts de toute l’Église protestante. Alors donc se (it la funeste confusion entre les griefs politiques et les intérêts de la foi : conlrc l'oppression politique on appela 5 son secours le fanatisme religieux. Avec un peu plus de modération envers les calvinistes défiants, il eût élé facile aux (luises d’enlever aux grands, irrités d’avoir été laissés de côté, un appui redoutable, et d'étouffer ainsi à sa naissance une terrible guerre civile. Mais, en poussant à bout les deux partis, les mécontents aussi bien que les calvinistes déjà redoutables par leur nombre, ils les forcèrent à s’allier, à mettre en commun leur vengeance et leurs craintes, à confondre leurs divers griefs, et à réunir en une faction menaçante leurs forces partagées. Dès lors le calviniste ne vit dans les Lorrains que les oppresseurs de sa foi, et dans chacun deceux que poursuivait leur haine, qu'une victime de leur intolérance, qu’il fallait venger. Dès lors le catholique ne considéra ces mêmes Lorrains que comme les protecteurs de son Église, et chacun de ceux qui se levaient contre eux comme un huguenot qui cherchait à renverser l’Église orthodoxe. (Iliaque parti eut alors un chef, et chaque grand ambitieux un parti plus ou moins redoutable. Le signal d’une division générale était donné, et toute la nation trompée se trouvait entraînée dans la querelle particulière de quelques citoyens dangereux.

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A lu tête des calvinistes se placèrent les princes de Bourbon , Antoine de Navarre et Louis prince de Condé, avec la célèbre famille des Châtillons, illustrée dans l’histoire par le grand nom de l’amiral de Goligny. Le voluptueux prince de Condé eut assez de peine à s'arracher du sein des plaisirs , pour devenir la tète d’un parti opposé aux Guises; mais l’excès de leur orgueil et une suite d'offenses éprouvées par lui avaient enfin éveillé d’une oisive mollesse son ambition assoupie. Les excitations pressantes des ChiUillons le forcèrent de quitter la couche de la volupté pour le théâtre de la politique et de la. guerre. La maison de Châtillon offrait, en ce temps-là, trois frères incomparable», dont l'ainé, l'amiral Coligny, servait la cause publique par son talent de général, sa sagesse, son courage opiniâtre; le second, François d'Andelot, par son épée; le troisième, le cardinal de Châtillon, évêque de Beauvais, par son habileté dans les négociations et sa subtile adresse. Une singulière harmonie de pensées réunissait ces caractères, du reste si dissemblables, en un redoutable faisceau , et les dignités dont ils étaient revêtus , leurs alliances et liaisons, le respect attaché à leur nom, donnaient de l’importance à une entreprise à la tôle de laquelle ils se plaçaient.

Dans un des châteaux du prince de Condé, sur les limites de la Picardie, les mécontents tinrent une assemblée secrète, dans laquelle il fut convenu d’enlever le roi du milieu de ses ministres, et de s'emparer en même temps de ces derniers, morts ou vifs. On en était venu à ne plus regarder la personne du roi que comme une chose qui par elle-même ne signifiait rien, mais qui , dans les mains de ceux qui se vantaient d’en être maîtres, pouvait devenir un redoutable instrument de puissance. Comme on ne pouvait exécuter que les armes à la main ce projet audacieux, on résolut dans cette même assemblée, de lever une troupe guerrière, qui, pour n-’exciler aucun soupçon, se réunirait, par petits détachements, de tous les districts du royaume, à Blois, où la cour devait passer le printemps. Toute l'entreprise pouvant être présentée comme une affaire de religion, on se tenait assuré de la coopération la plus énergique des calvinistes, dont le nombre était, alors déjà , estimé dans le royaume à deux millions. Mais on attira aussi dans la conjura-

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434 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT lion beaucoup de catholiques des plus sincères, sous le prétexte qu'on n’en voulait qu'aux Guises. Pour mieux cacher le prince de Condé, qui était le vrai chef de toute l'entreprise, mais qui trouvait sage de rester encore Invisible pour le moment, on donna au complot un chef subordonné et visible, dans la personne d'un certain Kenaudie, gentilhomme périgourdin, que son courage audacieux, éprouvé dans des querelles et des dangers, son activité infatigable , ses liaisons dans l'État, et ses rapports avec les calvinistes émigrés, rendaient particulièrement propre à ce poste. Cet homme avait été forcé depuis longtemps, pour dns méfaits , de jouer le rôle de proscrit, et d'apprendre à employer pour sa propre conservation l'art de la dissimulation que sa mission actuelle exigeait de lui. Tout le parti le connaissait pour un personnage résolu , capable de tout acte d'audace, et la confiance enthousiaste qui l'élevait lui— même au-dessus de tout obstacle, pouvait de lui s’étendre à tous les membres de la conjuration.

Toutes les mesures furent très-bien prises, et tous les accidents possibles prévus, pour laisser le moins qu’il se pouvait au hasard. Renaudie reçut des instructions détaillées, où rien n’était oublié de ce qui pouvait assurer un heureux succès à l’entreprise. Le vrai chef caché, disait-on, se nommerait et paraîtrait publiquement, dès qu’on en viendrait à l'exécution. Ce fut à Nantes, en Bretagne, où le parlement tenait alors ses séances, et où une suite de réjouissances, occasionnées fortuitement par les noces de plusieurs grands de cette province, pouvait convenablement excuser l’affluence de la foule, que Renaudie rassembla, en l'an 1560, ses gentilshommes. Ce sont de semblables circonstances que les Gueux, quelques années plus tard, mirent à profit, à Bruxelles, pour former leur complot contre le ministre espagnol Granvelle. Dans un discours plein d’éloquence et de feu , 'que l'historien de Thou nous a conservé, Renaudie découvrit à ceux qui ne le savaient point encore l’objet de la convocation , et chercha à exciter les autres à un actif concours. 11 n'épargna rien pour présenter les Guises sous le jour le plus odieux, et il leur imputa avec un art perfide tous les maux qui avaient visité la nation depuis leur entrée en France. Leur noir dessein était, disait-il, en éloignant du roi

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et du gouvernement de l’État les princes du sang, et tous les hommes les plus dignes et les plus nobles, de faire du jeune roi, dont la personne délicate n’était pas trop en sûreté, donnait-il à entendre, dans les mains de tels gardiens, un instrument aveugle de leur volonté , et de frayer à leur propre race la voie au trône de France, fallût-il , pour'y réussir, exterminer toute la famille royale. Cela une fois supposé, il n’y avait point de résolution si hardie, point d’entreprise contre eux si coupable, que l’honneur même et le plus pur amour de l’État ne pussent justifier, et même ne commandassent. « Pour ce qui me concerne, dit à la fin l’orateur par un mouvement des plus vifs , j affirme et jure, et prends le ciel à témoin, que je suis loin de rien dire ni rien faire contre le monarque, contre la reine, sa mère, contre les princes du sang; mais j'affirme et jure aussi que, jusqu'à mon dernier soupir, je défendrai contre les attaques de ces étrangers la majesté du trône et la liberté de la patrie. »

Une déclaration de ce genre ne pouvait manquer son effet sur des hommès qui, excités par tant de griefs privés, emportés par le vertige du temps et un aveugle zèle religieux , étaient capables des résolutions les plus hardies. Tous répétèrent unanimement cette formule de serment, qu’ils mirent en écritet qu’ils scellèrent en se donnant la main et s’embrassant. Il y a une remarquable analogie entre la conduite de ces conjurés de Nantes et la manière d’agir des confédérés de Bruxelles. Là, comme ici, c’est le légitime souverain qu’on veut paraître défendre contre les usurpations de son ministre, tandis qu’on ne se fait aucun scrupule de blesser un de ses droits les plus sacrés : sa liberté dans le choix de ses serviteurs. Là, comme ici, c’est l’État qu’on veut se donner l’apparence de protéger contre l’oppression, en le livrant cependant manifestement à toutes les horrreurs d’une guerre civile. Lorsqu’on fut d’accord sur les mesures à prendre, et qu’on eut fixé pour terme le 15 mai 1560, et la ville de Blois pour lieu de l’exécution, on se sépara, et chaque gentilhomme retourna dans sa province, pour se procurer le nombre d’hommes dont on avait besoin. Cette levée se fit avec le meilleur succès, et le secret de l'entreprise n’eut rien à souffrir de la foule de ceux qui étaient nécessaires pour l’accom-

436 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT jilisssement du projet. Le soldat s'engageait vis-à-vis du capitaine, sans connaître l’ennemi contre lequel il était destiné à combattre. De petits groupes commencèrent à se mettre -en mouvement des provinces les plus éloignées, et ils grossissaient de plus en plus à mesure qu’ils approchaient de leur lieu de réunion. Déjà des troupes affluaient au centre du royaume, que les Guises sommeillaient encore, sans nulle inquiétude, à Blois, où ils avaient conduit le roi. Un avis obscur qui les mettait en garde contre l’entreprise qui les menaçait, les tira enlin de ce repos et les détermina à transporter la cour de Blois à Amboise, ville qui, à cause de sa citadelle, pourrait se défendre plus long- » temps, espérait-on, contre une attaque inattendue.

Ce contre-temps pouvait simplement apporter un petit changement aux mesures des conjurés, mais ne modiliait rien dans la partie essentielle de leur projet. Tout suivit son cours sans obstacle, et ce ne fut pas à leur vigilance, à la trahison d’un des complices , mais au simple hasard, que les Guises durent leur salut. Renaudie lui-même commit l'imprudence de révéler à un avocat de Paris, nommé Avenelles, qui était son ami et chez qui il demeurait, tout le dessein ; et la conscience timorée de cet homme ne lui permit pas de garder pour lui un si dangereux secret. 11 le révéla à un secrétaire intime du duc de Guise, qui le lit conduire en toute hâte à Amboise pour y répéter sa déclaration devant le duc. Autant avait été grande la sécurité des ministres , autant furent grands leur effroi , leur défiance, leur trouble. Tout ce qui les entourait leur devinl suspect. On lit une enquête jusque dans les cachots des prisons pour pénétrer au fond du complot. Parce qu’on supposait, non sans raison , que les Châtillons connaissaient le projet , on les manda, sous un prétexte bienséant, à Amboise, dans l’espérance de pouvoir là les mieux observer. Lorsqu’on leur demanda, en vue des circonstances présentes, leur avis, Üoligny n’hésita pas à parler de la manière la plus vive contre les ministres, et à défendre avec la plus grande chaleur la cause des réformés. Ses représentations , jointes à la crainte du moment, produisirent assez d'effet sur la majorité du conseil d’État, pour qu'un édit fût rédigé, qui mettait les réformés à l’abri- de la persécution, à l’exception de leurs prédicanls et de tous ceux

LE RÈCîNE DE HENRI IV.

qui étaient entrés dans des projets violents. Mais ce moyen extrême venait maintenant trop tard, et le voisinage d’Amboise commençait à se remplir de conjurés. Condé lui-même parut avec une suite nombreuse , pour pouvoir , au moment décisif, soutenir les rebelles. On était convenu qu'un certain nombre de ceux-ci se présenterait, absolument sans armes , et sous prétexte de vouloir remettre une supplique, aux portes d’Amboise, et que, dans le cas où ils ne trouveraient pas de résistance, ils prendraient possession , à l’aide de la supériorité de leur nombre, des rues et des remparts. Pour plus de sûreté, ils devaient être appuyés de quelques escadrons , qui , au premier signe de résistance, accourraient, et, joints à l'infanterie répandue autour de la ville, s’empareraient des portes. Pendant que du dehors on aurait agi de la sorte , les complices de la conjuration qui se trouvaient secrètement dans la ville même, cachés, pour la plupart, dans la suite de Condé, devaient prendre les armes et s'emparer, sans retard, des princes lorrains, morts ou vifs. Le prince de Condé se serait montré alors publiquement , comme le chef du parti, et aurait saisi, sans difticulté, le timon de l'État.

Tout ce plan d'opérations fut communiqué traîtreusement au duc de Guise, qui par là se vit en état de prendre, pour le déjouer, des mesures déterminées. Il fit en toute hâte lever des soldats; et envoyer à tous les gouverneurs des provinces l'ordre d'arrêter tous les détachements armés qui se dirigeaient sur Amboise. Toute la noblesse dès environs fut invitée à s’armer pour la défense du monarque. Sous prétexte de missions spécieuses, les plus suspects furent éloignés; les Châtillons et le prince de Condé, occupés à Amboise même, et entourés d’espions; la garde du roi relevée; les portes désignées pour l'attaque, murées. Hors de la ville rôdaient de nombreux corps d’éclaireurs pour disperser ou terrasser les nouveaux venus suspects, et la potence attendait tous ceux qui avaient le malheur de tomber vivants entre leurs mains.

C’est dans ccs circonstances défavorables que Kenaudie arriva devant Amboise. Les grou|)es de conjurés se suivaient les uns les autres ; le malheur de leurs frères qui les avaient précédés n'arrétait pas ceux qui étaient en route. Le chef ne négligea rien pour encourager par sa présence les combattants , réunir

ceux qui étaient dispersés, décider les fuyards à demeurer fermes. Seul , ou du moins n'ayant qu'un homme avec lui .il parcourut les campagnes environnantes, et fut ainsi tué d un coup de feu, après la plus courageuse résistance, par une troupe de cavaliers du roi. Son cadavre fut transporté à Amboise, où on l’attacha à la potence, avec cette inscription :

« Chef des rebelles. *

Cet événement fut immédiatement suivi d'un édit qui amnistiait tous ceux de ses complices qui déposeraient les armes surle-champ. Se confiant à cette promesse, un grand nombre retournèrent aussitôt sur leurs pas ; mais ils eurent bientôt sujet de s'en repentir. Une dernière tentative qui fut faite, pour s'emparer de la ville d'Amboise. par ceux qui étaient restés, mais qui échoua , comme les précédentes, épuisa la modération des Guises, et les poussa à rétracter la promesse royale. Tous les gouverneurs des provinces reçurent 1 ordre de s emparer des conjurés qui revenaient, et dans Amboise même on commença de terribles poursuites contre quiconque était suspect aux Lorrains. U, comme dans tout le royaume, coula le sang des malheureux, qui souvent savaient à peine le crime pour lequel ils soutiraient la mort. Sans aucune forme de procès, on les jetait, pieds et poings liés, dans la Loire, parce que les mains des bourreaux ne pouvaient plus suffire à la besogne. ILn y en eut qu’un petit nombre d’un rang plus élevé qu’on réserva à la justice pour pallier par leur solennelle condamnation le massacre qui avait précédé.

Pendant que la conjuration prenait une si triste fin, et que tant d’instruments ignorants étaient sacrifiés à la vengeance des Guises , le prince de Condé , le plus coupable de tous et le directeur invisible de toute l’entreprise, jouait son rôle avec une dissimulation sans exemple, et osait braver le soupçon qui 1 accusait généralement. Sûr que son secret était impénétrable, et convaincu que la torture même ne pourrait arracher à ses partisans ce qu’ils ne savaient pas, il demanda une audience au roi, et insista pour se justifier formellement et publiquement. Lest ce qu’il fit , en présence de toute la cour et des ambassadeurs étrangers, expressément invités pour cela, avec la noble indignation d'un accusé innocent, avec toute la fermeté et la dignité

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que d’ordinaire la conscience d’une bonne cause peut seule inspirer.

« Si quelqu’un, dit-il en finissant, était assez audacieux pour m’accuser comme l'auteur de la conjuration, pour prétendre que j'ai eu le dessein de soulever les Français contre la personne sacrée de leur roi, je renonce (je le déclare ici) au privilège de mon rang et suis prêt à lui prouver avec cette épée qu’il ment. — Et moi, reprit François de Guise, je ne permettrai jamais qu’un si noir soupçon déshonore un si grand prince. Souffrez donc que dans ce combat singulier je sois votre second. » Et par cette comédie se termina une des conjurations les plus sanglantes que l’histoire connaisse, aussi remarquable par son but et par les grands intérêts qui étaient en jeu, que par le mystère et la ruse avec lesquels elle fut conduite.

Les opinions demeurèrent partagées, encore bien longtemps après, sur les véritables ressorts et le but réel de cette conjuration : l'intérêt privé des deux partis les engageait à fausser le vrai point de vue. Si les réformés , dans leurs écrits publics , répandaient le bruit que le mécontentement excité par l’intolérable tyrannie des Guises les avait seul armés, et qu’ils avaient toujours été loin de la pensée de conquérir par des moyens violents la liberté de religion, dans les lettres du parti royaliste, au contraire, la conjuration était représentée comme dirigée contre la personne même du monarque et contre toute la maison royale, comme n’ayant eu en vue rien de moins que de renverser la monarchie avec la religion catholique , et de changer la France en une confédération de républiques semblable à la Suisse, 11 parait que la plus grande partie de la nation en jugea autrement, et que c’est seulement la perplexité des Guises qui se mit à l’abri derrière ces apparences, pour donner une autre direction au mécontentement général qui s’éveillait coptre eux. La compassion pour les infortunés que le ressentiment des Lorrains avait si cruellement sacrifiés, disposait, jusqu'à des catholiques zélés, à diminuer la faute des victimes , et enhardissait les protestants à reconnaître hautement la part qu’ils avaient eue au complot. Cette tendance défavorable des esprits avertit les ministres, plus énergiquement que ne l'eût pu faire aucun acte de violence, qu'il était temps du se modérer, et ainsi l’avor-

MO HISTOIRE DES TROUBI.ES QUI PRÉCÉDÈRENT tement même de la conjuration d'Amboise procura aux calvinistes du royaume, au moins pour un temps, un traitement plus doux.

Pour étouiïer, prétendait-on, la semence des troubles et pacifier la France par des voies paisibles , on eut l'idée de provoquer une délibération des personnes les plus considérables du royaume. A cette lin, les ministres convoquèrent h Fontainebleau les princes du sang, la haute noblesse, les chevaliers des ordres et les principaux magistrats, pour y traiter des matières en ce moment les plus importantes. Mais cette assemblée ne répondit ni à l'attente de la nation ni aux vœux des Guises , parce que la défiance des Ilourbons ne leur permit pas d’y paraître, et que les autres chefs du parti mécontent, qui ne pouvaient guère refuser l'invitation, apportèrent la guerre dans celte réunion, et mirent à la gêne par leur suite nombreuse et armée le parti contraire. D'après les démarches postérieures des ministres, on pourrait considérer le soupçon des princes comme n'étant pas tout à. fait sans fondement, quand ils regardaient toute cette assemblée comme un coup d'Ktat des Guises pour prendre dans un même piège , sans effusion de sang, les chefs des mécontents. Comme la bonne contenance de leurs adversaires déjoua ce projet, l'assemblée se passa en vaines formalités et en discussions vides, et à la lin les points contestés furent remis à une tenue générale des états, qui devaient prochainement s’ouvrir dans la ville d'Orléans.

Chacun des deux partis, plein de méfiance envers l’autre, employa l’intervalle à se mettre en état de défense et à machiner la ruine de ses adversaires. Le mauvais succès du complot d'Amboise n’avait pu arrêter les intrigues du prince de Condé. Dans le Dauphiné, la Provence, et d'autres contrées, il mit en mouvement les calvinistes, par ses agents secrets, et fit prendre les armes à ses partisans. De son côté, le duc de Guise fit occuper par des troupes les places qui lui étaient suspectes, changea les commandants des forteresses, et n’épargna ni argent ni peine pour être informé de chaque démarche des Bourbons. Plusieurs de leurs agents furent en effet découverts et mis en prison ; divers papiers importants, qui jetaient du jour sur les machinations du prince, tombèrent dans les mains du duc. Par

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là il réussit à se mettre sur la trace des projets dangereux que Condé tramait contre lui , et qu’il voulait exécuter aux états généraux, à Orléans. Ces étals précisément n’inquiétaient pas peu les Bourbons, qui semblaient, dans tous les cas, y courir de grands risques, qu’ils s’en absentassent ou qu'ils y parussent. S’ils se refusaient à obéir aux sommations réitérées du roi, ils avaient tout à redouter pour leurs biens, et, d’autre part, non moins à craindre pour leur sûreté personnelle s'ils se livraient à leurs ennemis. Après de longues délibérations, ils adoptèrent le second parti, et les deux Bourbons se décidèrent à ce funeste voyage.

* Les états approchaient sous de tristes auspices, et, au lieu de la mutuelle conliance qui eût été si nécessaire pour unir la tête et les membres en vue d’un même but, et pour jeter, à l’aide de concessions réciproques, les fondements d'une réconciliation durable, le soupçon et l’amertume remplissaient les émes. A la place des sentiments de paix attendus, chaque parti apportait à l'assemblée un cœur irréconciliable et de noirs desseins, et le sanctuaire de la sûreté publique et du repos était choisi pour sanglant théâtre de la trahison et de la vengeance. La crainte des embûches dont les Guises l’effrayaient sans cesse, empoisonnait le repos du roi, qui, dans la fleur de ses années, dépérissait visiblement, voyait le poignard tiré contre lui par ses plus proches parents, et la tombe s’ouvrir déjà sous ses pas, au milieu de tous les présages du malhêur public. Son entrée dans la ville d'Orléans fut mélancolique et de triste augure, et le bruit sourd des armes étouffa toute explosion de joie. Toute la cité fut aussitôt remplie de soldats, qui occupaient chaque porte, chaque rue. Des mesures si inaccoutumées répandirent partout l’inquiétude et l'appréhension , et tirent craindre qu’on ne tramât quelque sombre dessein.

Le bruit en vint jusqu'aux Bourbons, avant qu’ils eussent encore atteint Orléans, et les fit hésiter pendant quelque temps s’ils continueraient le voyage.

Mais, quand ils auraient changé de résolution, le repentir maintenant venait trop tard ; car un corps d’observation des troupes royales, qui les entourait de toutes parts, leur avait déjà coupé toute retraite. Ils parurent donc à Orléans le 30 octobre

442 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT 1560, accompagnés du cardinal de Bourbon leur frère, que le roi avait envoyé au-devant d’eux avec les assurances les plus sacrées de la loyauté de ses vues.

L'accueil qu’ils reçurent contredit grandement ces assurances. De loin déjà la mine glaciale des ministres et 1 embarras des courtisans, leur annonça leur ruine. L’ne sombre gravité se peignit sur le visage du monarque, lorsqu’ils parurent en sa présence pour le saluer, et bientôt il éclata en plaintes violentes contre le prince de bondé. Tous les torts qu on imputait à celuici lui furent reprochés l’un après l'autre, et l'ordre de l'arrêter est prononcé avant môme qu’il ait le temps de répondre à cette accusation foudroyante.

On ne pouvait, dans un acte si violent, s’arrêter à moitié chemin. Des papiers qui déposaient contre le prisonnier étaient déjà tenus tout prêts, et l'on avait réuni tous les rapports qui faisaient de lui un criminel : il ne manquait que la formalité du jugement. On institua à cetîe lin une commission extraordinaire, qui était tirée du parlement de Paris et avait à sa tète le chancelier de L’Hôpital. En vain l’accusé en appela au privilège de sa naissance, en vertu duquel il -ne pouvait être jugé que par le roi lui-méme, les pairs et le parlement en assemblée plénière. On le força de répondre, et l’on eut même recours à 1 artifice de prononcer sur un mémoire particulier qui était simplement destiné à son avocat, mais malheureusement signé de la main du prince, comme sur une défense judiciaire en règle. L intervention de ses amis, du sa famille, fut vaine; en vain sa femme se jeta aux pieds du roi, qui ne voyait dans le prince que le ravisseur de sa couronne et sou meurtrier. En vain le roi de Navarre s'abaissa même devant les Guises, qui le renvoyèrent avec mépris et dureté. Pendant qu’il implorait la vie d un lrère, . le poignard des traîtres n’était suspendu qu’à un cheveu audessus de sa propre tète. Dans les appartements mêmes du monarque, une troupe d'assassins l'attendait, qui, conlonnément aux instructions données, devaient tomber sur lui, dès. que le roi par une vive contestation avec ce prince leur en donnerait le signal. Le signal ue vint pas, et Antoine de Navarre sortit sain et sauf du cabinet du monarque, qui avait, il est vrai, assez peu de noblesse dans l’âme pour résoudre un as-

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sassinat, mais trop de pusillanimité pour le faire exécuter en sa présence.

Les Guises se montrèrent bien autrement résolus à 1 endroit deCondé, et d'autant plus que la santé défaillante du monarque leur commandait de se hâter. L’arrêtde mort était prononcé contre lui, déjàla sentence était signée d'une partie des juges, quand tout à coup on vit le roi étendu, sans espoir de salut, sur sa couche. Cette circonstance décisive lit hésiter les adversaires du prince, et réveilla le courage de ses amis. Bientôt le condamné éprouva lui-même dans sa prison les effets de ce changement. Il attendait avec une égalité d'humeur admirable et une sérénité d'esprit sans nuage, séparé de tout l’univers, entouré de gardiens ennemis, la décision de son sort, quand on vint lui faire des propositions imprévues pour un accord avec les Guises. « l'oint d’accord, répondit-il, qu'à la pointe de l'épée. » La inort du roi qui arriva à propos, le préserva de payer de sa tête cette malheureuse parole.

François II était monté sur le trône dans une si tendre jeunesse, il l'avait occupé parmi des circonstances si peu favorables, avec une santé si chancelante, et il en est si promptement descendu, qu’on doit se faire scrupule de l'accuser des troubles qui rendirent son court règne si orageux et qu'il légua à son successeur. Instrument sans volonté de la reine, sa mère, et des Guises, ses oncles, il ne se montra sur la scène politique que pour débiter machinalement le rôle qu on lui faisait apprendre, etc eût été sans doute trop attendre de ses facultés médiocres, que de vouloir qu'il déchirât la trame menteuse sous laquelle la ruse des Guises lui cachait la vérité. Une seule fois l’on put croire que sôn bon sens naturel et sa bonté voulaient réduire à néant les artilices trompeurs de ses ministres. L'indignation universelle et violente qui se manifesta à l’occasion du complot d'Amboise, ne put, avec quelque soin que les Guises gardassent le jeune monarque, demeurer pour lui un secret. Son cœur lui disait que cette explosion de mécontentement ne pouvait, en aucune façon, s'adresser à lui qui avait encore trop peu agi pour mériter la colère de personne. «Qu'ai-je donc fait à mon peuple, demanda-t-il, plein d’étonnement, à ses oncles, pour qu’il soit à ce point irrité contre moi ? Je veux entendre ses griels et lui rendre justice....

likit HISTOIRE HE S TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT Il est manifeste, ce me semble, continua-t-il, que c’est vous que l’on a en vue. 11 me serait vraiment agréable de vous voir vous éloigner pour un temps de ma présence, alin qu'il paraisse clairement à qui de vous ou de moi l'on en veut. » Mais les Guises ne montrèrent nulle envie de tenter une telle épreuve, et la chose n’alla point au delà de ce mouvement fugitif.

François 11 était mort sans postérité, et le sceptre passa au second des fils de Henri, à un prince qui n’avait pas plus de dix ans, à cet infortuné jeune homme dont le nom est voué, par le massacre de la Saint-Barthélemy, à une horrible immortalité. Ce sombre règne commença sous de malheureux auspices, i'n proche parent du monarque sur le seuil de l'échafaud, un antre échappé par un simple hasard aux mains des meurtriers ; les deux moitiés de la nation soulevées l’une contre l'autre, et une partie ayant déjà la main sur l’épée; la torche du fanatisme affreusement agitée; de loin déjà le sourd tonnerre de la guerre civile; tout l'État sur le penchant de sa ruine; la trahison dans l'intérieur de la cour; au sein de la famille royale, la discorde et le soupçon. Dans le caractère de la nation un mélange terrible et contradictoire d'aveugle superstition, de mysticisme ridicule et de libertinage d'esprit; de grossièreté de sentiment et de volupté raffinée; là, les tètes obscurcies par une religion de moines fanatiques; ici, lésâmes corrompues par une irréligion pire encore : les deux extrêmes de la démence réunis dans une effrayante alliance. Parmi les grands eux-mêmes, des mains habituées au meurtre, des lèvres habituées à la tromperie, des vices révoltants et contre nature, qui ne tarderont pas à insinuer leur poison dans toutes les classes du peuple. Sur le trône, un mineur, qui a sucé à la mamelle les artifices machiavéliques, qui grandit au milieu des tempêtes civiles, élevé par des fanatiques et des flatteurs, instruit à la tromperie, ignorant ce qu’est l'obéissance d'un peuple heureux, non exercé à pardonner, n’ayant conscience de son rôle de souverain que par le terrible droit du châtiment, familiarisé par la guerre et les bourreaux avec le sang de ses sujets ! Des souffrances d'une guerre ouverte, l’État malheureux est précipité dans le piège affreux d’une secrète et insidieuse conjuration; il n’est délivré de l’anarchie d'un gouvernement en tutelle que par un court et terrible repos,

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durant lequel le meurtre aiguise ses poignards. La plus triste époque de la France commença à l'avénement au trône de Charles IX, pour durer au delà d’un âge d'homme et ne finir qu’au règne glorieux de Henri de Navarre '.

La mort de son premier-né et l'Age tendre de Charles IX amenèrent la reine mère, Catherine de Médicis, sur le théâtre des affaires, et avec elle une nouvelle politique et de nouvelles scènes de misère. Cette princesse, avide de domination, née pour l'intrigue, n'ayant rien à apprendre en fait de tromperie, et maîtresse dans tous les artifices de la dissimulation , avait supporté avec impatience les chaînes que le despotisme des Guises, écartant toute autre influence, avait imposées à sa passion dominante. Soumis et insinuants vis-à-vis d'elle, tant qu’ils eurent besoin de l’appui de la reine contre Montmorency et les princes de Bourbon, ils la négligèrent dès qu’ils se sentirent affermis dans leur dignité usurpée. Se voir exclue par des étrangers de la confiance de son (ils, voir trailer sans sa participation les affaires d’Etat les plus importantes, c'était là une trop sensible blessure faite à son ambition pour quelle la pût supporter avec calme. Avoir de l’importance était son penchant dominant; se savoir nécessaire à tous les -partis, était son bonheur. Il n’y avait rien quelle ne sacrifiât à ce penchant; mais toute son activité se renfermait dans le domaine de l’intrigue, où elle pouvait déployer avec éclat ses talents. L’intrigue seule avait du prix à ses yeux; les hommes lui étaient indifférents. Comme régente du royaume et mère de trois rois, chargée de la tâche pénible de maintenir l’autorité attaquée de sa maison contre la fureur des partis, elle n’avait à opposer à l'insolence des grands que l'astuce, à la violence que la ruse. Placée entre les factions ennemies des Guises et des princes de Bourbon, elle observa longtemps une politique incertaine, incapable d'agir d’après un plan arrêté et irrévocable. Livrée aujourd’hui, quand l’humeur

I. C'est ici que finit l'introduction du premier volume de U deuxième partie des Mémoires historiques. La suite forme l’introduction du tome 11, sous ce titre : Continuation de r Histoire des troubles qui précédèrent en France le règne de Henri IV.

446 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT contre les Guises la dominait, au parti réformé, elle ne rougissait pas le lendemain, quand son intérêt le commandait, de servir d’instrument à ces mêmes Guises qui avaient su flatter son penchant. Puis elle n'hésitait pas un seul instant à trahir tous les secrets qu'une confiance imprudente lin avait livrés en dépôt, lin seul vice la dominait, mais qui est le père de tous les vices: c’était de ne connaître aucune différence entre le bien et le mal. Sa moralité était le jouet des circonstances, et, selon le moment, elle était également disposée â l’inhumanité et à la douceur, à l’humilité et à l’orgueil, .4 la vérité et au mensonge. Toute autre passion était sous l'empire de son égoïsme, et il fallait que l'amour même de la vengeance se tût quand son intérêt l'exigeait. Terrible caractère , non moins révoltant que ces épouvantails décriés dans l’histoire qu’un rude pinceau nous présente sous une forme monstrueuse.

Mais, si toutes les vertus morales lui manquaient, elle réunissait tous les talents de son état, toutes les vertus de circonstance, tous les avantages de l’esprit qui se concilient avec un tel caractère; seulement elle profanait tous ces dons en les abaissant à n’être que les instruments d’un tel caractère. La majesté et la dignité royale éclataient dans sa personne; tout -ce qu’elle organisait était brillant et plein de goût; elle captivait tous les regards , pourvu qu'ils ne pénétrassent pas dans son âme ; elle charmait tout ce qui approchait d’elle par la grâce de son commerce, sa conversation spirituelle, sa bonté prévenante. Jamais la cour de France n'avait été aussi splendide que depuis le jour où "Catherine était devenue la reine de cette cour. Elle transplanta sur le sol français tous les raffinements des mœurs italiennes, et une légèreté joyeuse régnait dans sa maison, même parmi les épouvantes du fanatisme et au milieu de la désolation de la guerre civile. Tous les arts trouvaient auprès d’elle des encouragements; tous les genres de mérite, pourvu qu’ils ne fussent pas au service de la bonne cause, étaient l’objet de son admiration. Mais parmi les présents quelle apportait à sa nouvelle patrie se cachaient de dangereux poisons, qui corrompaient les mœurs de la nation, et excitaient dans les têtes un malheureux vertige. La jeunesse de la cour, affranchie par elle de la contrainte des anciennes coutumes, et initiée à la

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dissolution , se livra bientôt sans retenue à son penchant pour le plaisir; on n’apprit que trop tôt à déposer, avec les modes des ancêtres , lpur pudeur et leur vertu. La tromperie et la fausseté chassèrent du commerce de la vie la noble vérité des temps chevaleresques, et le plus précieux palladium de l’État, la fidélité et la confiance disparurent aussi bien de la vie publique que de l’intérieur des familles. Le goût pour les rêveries astrologiques qu'elle apporta de sa patrie, fut un puissant renfort amené par elle à la superstition. Cette folie de la cour descendit bientôt dans les classes les plus infimes, pour devenir à la fin un funeste instrument dans les mains du fanatisme. Mais le plus triste présent qu’elle fit à la France , ce furent les trois rois, ses fils, quelle éleva dans son esprit et plaça sur le trône avec ses principes.

Les lois de la nature et de l'État appelaient la reine Catherine, pendant la minorité de son fils, à la régence; mais les circonstances dans lesquelles elle devait en prendre possession, abattirent fort son courage. Les états généraux se trouvaient assemblés à Orléans; l’esprit d'indépendance était éveillé, et deux partis puissants armés pour la lutte l’un contre l’autre. Les chefs des deux factions aspiraient à la domination; il n’y avait point d’autorité royale, pour intervenir et arrêter leur ambition, et la constitution de la régence et de la tutelle, qui devait combler cette lacune, ne pouvait être que l’œuvre de leur mutuel accord. Le roi n’était pas encore mort, que Catherine se vit déjà sollicitée par les deux partis et provoquée aux mesures les plus opposées. Les Guises et leurs partisans, se prévalant de l’assistance des états , dont la majorité était gagnée par eux , et se voyant appuyés du secours de tout le parti catholique, insistaient vivement pour qu’elle fit exécuter la sentence rendue contre le prince de Condé , et abattit par ce seul coup la maison de Bourbon, dont l’ambition redoutable menaçait sa propre famille. D’un autre côté , Antoine de Navarre la pressait d’employer pour le salut de son frère la puissance qui allait lui échoir, et de s’assurer par là la soumission de tout son parti. Il ne vint à la pensée d’aucune des deux factions d'attaquer les prétentions de la reine à la régence. La situation désavantageuse dans laquelle la mort du roi surprenait les princes de llourl>on,

448 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT les détourna sans doute d'aspirer pour eux-mêmes à cet honneur, comme ils l'eussent fait probablement dans d'autres circonstances, et par conséquent ils aimèrent mieux rester muets, pour ne pas donner, en élevant des doutes sur les droits de Catherine, un encouragement à l'ambition des Guises. Les Guises, de leur côté, ne voulurent point, par leur opposition, courir le risque de rappeler à la nation les titres plus grands des Bourbons. Par la reconnaissance tacite des droits de Catherine, les deux partis s'excluaient réciproquement de la compétition, et chacun d'eux espérait, sous le nom de la reine, pouvoir atteindre plus aisément au but de son ambition.

Catherine, guidée par les sages conseils du chancelier de L'Hôpital, prit le prudent parti de ne se livrer à aucune des deux factions pour servir d'instrument contre, l’autre, et de jouer, en gardant un juste milieu entre elles, le rôle de maîtresse vis-à-vis de toutes deux. Arrachant le prince de Condé à la fureur de vengeance de ses adversaires, elle lit valoir au roi de Navarre cet important service, et en même temps elle assura les princes lorrains de sa puissante assistance, dans le cas où les Bourbons, sous le nouveau gouvernement, manifesteraient par des actes leur ressouvenir des mauvais traitements qu’ils avaient soufferts sous l'aucien. A l'aide de cette politique, elle se vit, immédiatement après la mort du roi, sans opposition de la part de personne et même sans la coopération des états rassemblés à Orléans, qui demeurèrent spectateurs inactifs de cet important événement, en possession de la régence, et le premier usage qu’elle en fit fut de rétablir, en élevant les Bourbons, l'équilibre entre les deux partis. Condé sortit de prison à des conditions honorables, pour aller attendre dans les domaines de son frère le temps de sa justification. Au roi de Navarre fut donnée, avec le poste de lieutenant général du royaume, une branche importante de la puissance souveraine. Les Guises sauvèrent du moins leurs espérances futures en se maintenant à la cour, et ils pouvaient devenir pour la reine contre l'ambition des Bourbons un puissant appui.

Une apparence de calme revint ainsi, il est vrâi ; mais il s’en fallait beaucoup qu'une sincère confiance fût rétablie entre des âmes si profondément blessées. Pour produire cet accord, on

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jeta les yeux sur le connétable de Montmorency, que le despotisme des Guises avait tenu éloigné sous le gouvernement précédent, et que l’avénement d’un nouveau roi ramenait maintenant sur son ancien théâtre. Plein d’un zèle loyal pour le bien de la patrie , fidèle au roi comme à sa foi , Montmorency était bien l’homme qui pouvait se placer entre la reine et son ministre, garantir leur réconciliation et subordonner au bien public les vues particulières de tous deux. La ville d’Orléans, remplie de soldats, au moyen desquels les Guises avaient effrayé leurs adversaires et dominé les états, montrait encore partout les traces de la guerre, quand le connétable y arriva et congédia aussitôt la garde des portes. « Mon seigneur et roi, dit-il, parcourra désormais tout son royaume en toute sûreté et sans garde du corps. » « Ne craignez rien, sire, dit-il au jeune monarque, en pliant un genou devant lui et en baisant sa main, sur laquelle coulèrent ses larmes. Que les troubles présents ne vous etTrayent point. Je donnerai ma vie, et tous vos bons sujets avec moi, pour vous conserver votre couronne. ■ Et il tint en effet, sans retard, sa parole, en mettant sur un pied légal la future administration du royaume, et en aidant à fixer entre la reine mère et le roi de Navarre les limites du pouvoir. Les états généraux d’Orléans, qui n’avaient été convoqués qu’en vue d’attirer dans le piège les princes de Bourbon et qui devenaient inutiles dès que ce dessein était déjoué, furentmainlenant clos, après l'appareil théâtral de quelques vaines délibérations, pour se réunir de nouveau au mois de mai de la même année. Justiüé, et dans tout l’éclat de son anciennedignité, le prince de Condé reparut à la cour pour triompher de ses ennemis. Son parti trouva dans le connétable un puissant renfort. Toute occasion fut recherchée désormais de blesser les anciens ministres, et tout semblait vouloir se réunir pour leur ruine. Oui , peu s'en fallut que le parti maintenant dominant ne mît la régente dans la nécessité de choisir entre le renvoi des Lorrains et la perte de sa régence.

La prudente politique de la reine laissa les Guises encore debout, il est vrai, dans cet orage, parce que pour elle-même, pour la monarchie, peut-être aussi pour la religion, tout eût été à craindre, si elle avait laissé opprimer ce parti par la faction

SCmiLER. — BIST. U M

450 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT des Bourbons. Mais un appui si faible et si inconstant ne pouvait tranquilliser les Guises, et moins encore le rôle subordonné dont il fallait maintenant qu’ils se contentassept pouvait satisfaire leur ambition. Aussi n’avaient-ils rien négligé, pour pouvoir désormais se passer de la protection de la reine, et ils surent faire servir jusqu'au triomphe anticipé de leurs adversaires à fortitier leur propre parti. La haine de leurs ennemis, non contente de les avoir éloignés du timon des affaires, étendait maintenant la main vers leurs richesses, et demandait compte des présents et des gratifications que les princes lorrains et leurs partisans avaient extorqués sous les règnes précédents. Cette réclamation attaquait, outre les Guises, la duchesse de Valentinois, le maréchal de Saint-André, un des favoris de Henri II, et, par malheur, le connétable lui-méme, qui avait très-largement exploité la libéralité de Henri et de plus était allié par son lils k la maison de la duchesse. Le fanatisme religieux était l’unique faiblesse, et l'avidité le seul vice qui souillassent les vertus de Montmorency, et par lesquels il donnât prise aux perfides intrigues des Lorrains. Ceux-ci, qui étaient unis par un intérêt commun avec le maréchal et la duchesse, mirent à prolit cette circonstance pour attirer à leur parti le connétable, et ils y réussirent à souhait, en faisant agir chez lui le double mobile de l'avarice et du zèle religieux. Avec un art astucieux , ils lui représentèrent l’attaque des calvinistes sur leurs possessions, comme un acte qui tendait à la ruine de la foi catholique, et le vieillard abusé tomba d’autant plus aisément dans ce piège, qu’il avait été plus choqué des marques de faveur que la régente, depuis quelque temps, donnait publiquement aux calvinistes. Cette conduite de la reine, qui était si peu d’accord du reste avec toute sa manière de voir, c’étaient les Guises euxmêmes qui y avaient donné lieu par leurs intelligences suspectes avec Philippe II, roi d’Espagne. Ce redoutable voisin de la France, dont l’ambition insatiable, toujours avide d’agrandissement, dévorait d'un œil de convoitise les États étrangers, tandis qu’il ne savait conserver ses propres possessions . avait depuis longtemps attaché ses regards sur les affaires intérieures de ce royaume, contemplé avec complaisance les tempêtes qui l’ébranlaient, et, par les instruments achetés de ses desseins, entretenu

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perfidement la haine des factions. Sous le titre de protecteur, il tyrannisait la France. Un ambassadeur espagnol traçait, dans les murs de Paris, aux catholiques la conduite qu’ils devaient observer à l’égard de leurs adversaires, rejetait ou approuvait leurs mesures, selon qu’elles étaient d’accord avec les intérêts de son maître, et jouait ouvertement et sans pudeur le rôle de ministre. Les princes de Lorraine se tenaient étroitement attachés à lui , et ils ne prenaient aucune résolution grave à laquelle la cour d’Espagne n’eàt part. Dès que l’alliance des Guises et du maréchal de Saint-André avec Montmorency, qui est connue sous le nom de triumvirat, fut conclue, ils reconnurent , du moins on les en accuse, le roi d’Espagne pour leur chef suprême, qui, en Cas de nécessité, devait les soutenir avec une armée. Ainsi se forma dans le royaume, de la réunion de deux factions autrefois en lutte, une nouvelle puissance redoutable, qui , appuyée de toute la portion catholique de la nation, mettait en danger cet équilibre que la reine Catherine s’était tant efforcée d’établir entre les deux partis religieux. Elle eut recours conséquemment à son moyen accoutumé, aux négociations, pour maintenir au moins dans sa dépendance les esprits divisés. Nécessairement la religion couvrait d’ordinaire de son nom toutes les querelles des factions, parce quelle seule attachait aux Guises les catholiques du royaume, et aux Bourbons les réformés. La prépondérance que le triumvirat paraissait obtenir faisait craindre à la secte des réformés une nouvelle oppression; la résistance de celle-ci, menaçait tout le royaume d’une guerre intérieure, et çà et là des escarmouches entre les deux partis religieux, quelques révoltes partielles dans la capitale, étaient déjà les symptômes précurseurs de cette guerre. Catherine mit tout en œuvre pour étoutrer la flamme qui faisait éruption, et ses efforts persévérants aboutirent enfin à la publication d’un édit qui délivrait, à la vérité, les réformés de la crainte de payer de la mort leurs convictions, mais néanmoins leur interdisait toute célébration de leur culte et particulièrement les assemblées qu’ils avaient demandé si instamment qu’on leur permît. C’était là, assurément, un bien petit profit pour le parti protestant; mais au moins , pour le moment , la dangereuse explosion de leur désespoir était arrêtée, et entre les chefs des partis à la cour une

452 HISTOIRE DES TROUBLES OUI PRÉCÉDÈRENT réconciliation apparente était préparée , qui sans doute prouvait combien peu ceux qui s’étaient placés à la tête des huguenots prenaient à cœur le sort de leurs coreligionnaires, qu’ils avaient sans cesse à la bouche. Ce qui coûta le plus de peine, ce fut l’accord qu’on entreprit de faire entre le prince de Condé et le duc de Guise, l'on lit intervenir pour cela le roi lui-même. Après être convenu d'avance des paroles, des gestes, des actions, on joua cette comédie en présence du monarque. « Raconteznous, dit celui-ci au duc de Guise, comment les choses se sont vraiment passées à Orléans. » Le duc aussitôt lit de la conduite qui avait été tenue alors envers le prince une peinture pleine d'art, qui le disculpait lui-mùme de toute participation et rejetait la faute entière sur le roi défunt. « Ouel que soit celui qui m'a fait celte offense, répondit Condé, en se tournant vers le duc, je le déclare un pervers et un indigne. — Moi aussi , repartit le duc; mais cela ne me concerne point. »

La régence de la reine Catherine fut la période des négociations. Ce que celles-ci ne purent produire, on espéra l’obtenir par les états de Pontoise et par le colloque de Poissy, au moyen desquels on comptait à la fois mettre un terme aux griefs politiques de la nation , et tenter un rapprochement réciproque des religions. Les états de Pontoise n’étaient que la suite de ceux qui avaient été ouverts sans résultat à Orléans et qu’on avait remis au mois de mai de cette année 1561. Ces états encore ne sont remarquables que par une violente attaque des députés Contre le clergé, qui se détermina à un don gratuit1 pour ne pas perdre les deux tiers de ses biens.

Le colloque amiable de religion qui eut lieu à Poissy, petite ville peu éloignée de Saint-Germain, entre les docteurs des trois Églises, excita une attente non moins vaine. En France aussi bien qu’en Allemagne on avait demandé depuis longtemps, pour faire cesser les divisions dans l'Église, un concile général qui s’occupât de la suppression des abus, de la réforme des mœurs du clergé, et de la délinition des dogmes combattus. Ce concile avait été en effet convoqué à Trente, en 1542, et continué pendant plusieurs années, mais il avait été dispersé par les trou-

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