LIVRE PREMIER
neuse politique, son courage désintéressé, pour agir en vue d’un tel devoir. Tout homme, sans distinction, est séduit par un avantage prochain : les grandes âmes sont seules touchées d’un bien éloigné. Aussi longtemps que, dans ses desseins, la sagesse compte sur la sagesse ou se lie à ses propres forces, elle ne forme que des plans chimériques, et court le danger de se rendre la risée du monde ; mais elle est assurée d'un heureux succès, et peut se promettre les applaudissements et l’admiration des hommes, aussitôt que, dans ses plans de génie, elle a un rôle pour la barbarie, la cupidité et la superstition , et que les circonstances lui permettent d’employer des passions égoïstes à l'accomplissement de ses beaux projets.
Dans la première supposition, le fameux dessein de Henri IV, de chasser la maison d’Autriche de toutes ses possessions et de partager celte proie entre les puissances de l’Europe, aurait effectivement mérité le nom de chimère, qu’on lui a tant prodigué ; mais le méritait-il aussi dans l’autre hypothèse ? Jamais l'excellent roi n'avait compté, chez les exécuteurs de son projet , sur un motif pareil à celui qui l'animait lui-même et son fidèle Sully dans cette entreprise. Tous les Etats dont le concours lui était nécessaire, furent décidés à accepter le rôle qu'ils avaient à remplir, par les mobiles les plus forts tt les plus capables d’entraîner une puissance politique. Aux protestants d’Autriche on ne demandait que de secouer le joug autrichien, et c'était déjà le but de leurs efforts; aux Pays-Bas, de s’affranchir de même de celui de l'Espagne. Le pape et les républiques italiennes n’avaient pas de plus grand intérêt que de bannir pour jamais la tyrannie espagnole de leur péninsule; pour l’Angleterre rien n'était plus désirable qu'une révolution qui la délivrait de son plus mortel ennemi. A ce partage des dépouilles de l'Autriche chaque puissance gagnait ou une extension de territoire ou la liberté; des possessions nouvelles ou la sûreté pour les anciennes; et, comme toutes y gagnaient, l’équilibre ne recevait nulle atteinte. La France pouvait dédaigner généreusement toute part au butin , car sa force était plus que doublée par Ja ruine de l’Autriche, et rien ne la rendait plus puissante que de ne pas agrandir sa puissance. Enfin , pour
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récompenser les descendants de Habsbourg de délivrer l’Europe de leur présence , on leur donnait la liberté de s'étendre dans tous les autres mondes, découverts et à découvrir. Les coups de poignard de Ravaillac sauvèrent l’Autriche, et retardèrent de quelques siècles le repos de l'Europe.
Les yeux attachés sur ce plan, Henri IV dut s'empresser de prendre une part active à l'union évangélique en Allemagne et à la querelle de la succession de Juliers, comme à deux événements de la plus grande importance. Ses négociateurs agissaient, sans relâche, auprès de toutes les cours protestantes d'Allemagne, et le peu qu’ils révélaient ou qu’ils laissaient pressentir du grand secret politique de leur maître suffisait pour gagner des esprits animés d'une haine si ardente contre l’Autriche et possédés d'une telle ambition de s’agrandir. Les habiles efforts de Henri resserrèrent encore les liens de l’union, et le puissant secours qu'il promit éleva le courage de ses membres au plus haut degré de confiance. Une nombreuse armée française, commandée par le roi en personne, devait joindre sur le Rhin les troupes de l’union et d'abord les aider à achever la conquête du pays de Clèves et de Juliers, marcher ensuite avec les Allemands en Italie, où la Savoie, Venise et le pape tenaient déjà prêt un puissant renfort, et renverser là tous les trônes espagnols. L’armle victorieuse devait après cela pénétrer, de la Lombardie, dans les domaines héréditaires de la maison de Habsbourg; là, favorisée par une révolte générale des protestants, elle brisait le sceptre autrichien dans tous ses États allemands, dans la Bohème, la Hongrie et la Transylvanie. Pendant ce temps, les Brabançons et les Hollandais, renforcés des secours de la France, se délivreraient également de leurs tyrans espagnols, et ce torrent débordé, effroyable, qui, naguère encore, avait menacé d’engloutir dans ses sombres tourbillons la liberté de l’Europe, coulait désormais, sans bruit et oublié, derrière les Pyrénées.
Les Fiançais s’élaient toujours vantés de leur célérité : cette fois ils furent devancés par les Allemands. Avant que Henri IV se fût montré en Alsace, une armée de Funion y parut, et dispersa un corps autrichien , que l'évêque de Strasbourg et de Passau avait rassemblé dans cette contrée , pour le conduire