‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 27 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

demandait surtout lequel des deux partis qui divisaient l’Allemagne , le catholique ou le protestant , s’agrandirait d’une possession si considérable ; laquelle des deux religions gagnerait ou perdrait ce territoire. On se demandait si l’Autriche réussirait encore une fois dans ses usurpations , et assouvirait par une nouvelle proie sa fureur de conquêtes, ou si la liberté de l’Allemagne et l’équilibre de ses forces seraient maintenus contre les usurpations de l’Autriche. La querelle de la succession de Juliers intéressait donc toutes les puissances ennemies de cette maison et favorables à la liberté. L’union évangélique , la Hollande, l'Angleterre, et surtout Henri IV, y furent engagés.

Ce monarque, qui avait consumé la plus belle moitié de sa vie à lutter contre la maison d’Autriche, et qui n’avait enfin surmonté qu’à force de persévérance et de courage héroïque les obstacles que cette maison avait élevés entre le trône et lui , n’était pas resté jusqu'alors spectateur oisif des troubles d’Allemagne. C’était précisément cette lutte des princes contre l’empereur qui donnait et assurait la paix à la France. Les protestants et les Turcs étaient les deux forces salutaires, qui pesaient, à l’orient et à l’occident, sur la puissance autrichienne; mais , aussitôt qu’on lui permettait de se dégager de cette contrainte, elle se relevait aussi formidable que jamais. Henri IV avait eu, pendant toute une moitié de vie d'homme, le spectacle continuel de la soif de domination et de conquêtes de l’Autriche. Ni l'adversité , ni même la pauvreté d’esprit , qui tempère cependant d'ordinaire toutes les passions , ne pouvaient éteindre celle-là dans un cœur où coulait une seule goutte du sang de Ferdinand d’Aragon '. L’ambition d’agrandissement de l’Autriche avait , déjà depuis un siècle , arraché l’Europe à une heureuse paix , et causé une violente révolution dans l’intérieur de ses principaux États. Elle avait dépouillé les champs de cultivateurs et les ateliers d'artisans, pour couvrir de masses armées , immenses , inconnues jusque-là, le sol de l'Europe , et de flottes ennemies les mers destinées au commerce. Elle avait

]. a Jusque dans les plus petits esprits de la famille de Habsbourg, cette passion était grande; dans les têtes les plus bornées, ce penchant était sans bornes, et mauvais ce seul trait de caractère dans le petit nombre de ses princes excellents. » (Première édiiûm.)

imposé aux princes européens la nécessité funeste d’accabler d'impéts inouïs l’industrie de leurs sujets, et d’épuiser, dans une défense contrainte, le meilleur des forces de leurs domaines, perdues pour le bonheur des habitants. Point de paix pour l’Europe, point de prospérité pour les États, point de plan durable pour le bonheur des peuples, aussi longtemps qu'on laisserait cette redoutable famille troubler, à son gré , le repos de cette partie du monde1 2.

Telles étaient les pensées qui couvraient d'un nuage l'âme de Henri , vers la fin de sa glorieuse carrière. Quels efforts n'avait-il pas dû faire pour tirer la France du chaos où l’avait plongée une longue guerre civile , allumée et entretenue par cette même Autriche! Tout grand homme veut avoir travaillé pour le long avenir, et qui pouvait garantir à ce monarque la durée de la prospérité où il laissait la France , aussi longtemps que l'Autriche et l’Espagne ne feraient qu'une puissance , maintenant épuisée et abattue , il est vrai , mais qui n’avait besoin que d’un heureux hasard pour se reformer soudain en un seul corps, et renaître aussi formidable que jamais? S’il voulait laisser à son successeur un trône bien affermi et à son peuple une paix durable , il fallait que cette dangereuse puissance fût désarmée pour toujours *. Telle était la source de la haine implacable que Henri IV avait jurée à l'Autriche : haine inextinguible, ardente et juste, comme l'inimitié d’Annibal envers le peuple de Romulus, mais ennoblie par un principe plus généreux.

Toutes les puissances de l’Europe avaient, comme Henri IV, ce grand devoir à remplir; mais toutes n’avaient pas sa lumi-

1. Dans la première édition, cette phrase est plus longue, et suivie de deux autres : « Et n’avait-on pas toute raison do s’attendre à voir l'ambition survivre h la puissance plulét que la puissance à l'ambition T Alors encore cette maison, dans cet état d'épuisement qui paraissait mortel, coûtait au corps politique de l’Europe des milliers d’hommes et des millions d’argent, rien que pour nourrir cetle crainte, soutenir cet équilibre de force, par lesquels on arrêtait les usurpations autrichiennes. Combien l’on eût pu exécuter de choses grandes et excellentes, répandre de bien-être, avec les ressources qui maintenant se consumaient, sans gloire et sans fruit, pour surveiller la famille de Habsbourg! »

2. Au lieu de ces mots : « 11 fallait que cette dangereuse puissance, etc., » on lit dans la première édition : « 11 fallait que cette funeste puissance n'existât plus, que son rétablissement fût rendu à jamais impossible. »

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