I.XVRE PREMIER
Maximilien envers l'hérésie, et les troubles de leurs États ; de l’autre , la prospérité de la Bavière et le zèle impitoyable de ses souverains pour la religion : entre ces deux modèles on lui laissait le choix.
Préparé dans cette école à devenir un vaillant champion de Dieu , un actif instrument de l’Église, il quitta la Bavière, après un séjour de cinq ans, pour aller prendre le gouvernement de ses domaines héréditaires. Les états de Carniole , de Carinthie et de Styrie, ayant demandé que leur liberté religieuse fût confirmée avant la prestation de l’hommage , Ferdinand répondit que l’hommage n’avait rien de commun avec la liberté religieuse. Le serment fut exigé et prêté sans condition. Plusieurs années s'écoulèrent avant que l'entreprise dont le pltin avait été formé à Ingolstadt parût mûre pour l’exécution. Avant de manifester son dessein, Ferdinand alla en personne implorer à Lorette la faveur de la vierge Marie, et chercher à Rome, aux pieds de Clément VIII, la bénédiction apostolique.
C'est qu'il ne s’agissait de rien moins que de bannir le protestantisme d’une contrée où il avait pour lui la supériorité du nombre , et de plus une existence légale, grâce à un acte formel de tolérance, que le père de Ferdinand avait octroyé à l’ordre des seigneurs et chevaliers du pays. Une concession si solennelle ne pouvait être retirée sans danger; mais aucune difficulté n’effrayait le pieux élève des jésuites. L’exemple des autres princes de l’empire, catholiques et protestants, qui avaient exercé, sans contradiction , dans leurs domaines le droit de réforme1 , et l’abus que les états de Styrie avaient fait de leur liberté religieuse , devaient servir de justification à cet acte de violence. Armé d'une loi positive, qui choquait le bon sens , on croyait pouvoir insulter sans pudeur aux lois de la raison et de l’équité. Au reste , dans cette injuste entreprise , Ferdinand montra un courage digne d'admiration et une louable constance. Sans bruit , et , il faut le dire aussi , sans cruauté , ii supprima le culte protestant dans une ville, puis dans une autre, et, en peu d’années, cette œuvre périlleuse fut achevée, à l'étonnement général de l’Allemagne.
]. La première édition ajoute : * Comme une prérogative de la souveraineté.*
Mais, tandis que les catholiques admiraient dans ce prince le héros et le chevalier de leur Église, les protestants commençaient à se prémunir contre lui , comme contre leur ennemi le plus dangereux. Néanmoins la proposition de Matthias de lui assurer sa succession, ne trouva point d'opposition, ou n’en trouva qu’une bien faible, dans les États électifs de l'Autriche, et les Bohèmes eux-mêmes le couronnèrent, sous des conditions très-acceptables, comme leur roi futur. Ce ne fut que plus tard, quand ils eurent reconnu la funeste influence de ses conseils sur le gouvernement de l’empereur, que leurs inquiétudes s’éveillèrent. Diverses pièces, écrites de la main de ce prince, que la malveillance fit tomber dans leurs mains, et qui ne trahissaient que trop ses sentiments, portèrent leurs craintes au plus haut degré. Ils furent surtout révoltés d’un pacte secret de famille conclu avec l'Espagne, par lequel Ferdinand assurait à cette couronne le royaume de Bohême , à défaut d’héritier mâles, sans avoir entendu la nation , et sans nul égard au droit qu’elle avait d'élire ses souverains. Les nombreux ennemis que ce prince s'était faits, par sa réforme en Styrie, parmi les protestants en général, lui rendirent auprès des Bohèmes les plus mauvais services; et surtout quelques émigrés styriens, réfugiés en Bohême , et qui avaient apporté dans leur nouvelle patrie un cœur altéré de vengeance, se montraient fort actifs pour nourrir le feu de la révolte. Ce fut dans ces dispositions hostiles que le roi Ferdinand trouva la nation bohème , lorsque l’empereur Matthias lui lit place.
De si mauvais rapports entre la nation et le prince candidat à la couronne auraient excité des orages , quelque paisible qu’eût été du reste la succession au trône : combien plus alors, au milieu du feu de la révolte; quand la nation avait repris sa souveraineté, qu’elle était revenue à l'état du droit naturel, quelle avait les armes à la main ; que le sentiment de son union lui avait inspiré une foi enthousiaste en elle-même; que les plus heureux succès, des promesses de secours étrangers et des espérances folles, avaient élevé son courage jusqu'à la plus ferme confiance! Oubliant les droits déjà conférés à Ferdinand, les états déclarèrent leur trône vacant, et leur choix complètement libre. 11 n'y avait aucun espoir de paisible soumission , et.
LIVnE PREMIER.
si Ferdinand voulait posséder la couronne de Bohême, il avait le choix, ou de l’acheter au prix de tout ce qui rend une couronne souhaitable, ou de la conquérir l’épée à la main.
Mais par quels moyens la conquérir? De quelque côté qu’il tournât ses regards, tous ses États étaient en (lamines. La Silésie était entraînée dans la révolte de la Bohème; la Moravie était sur le point de suivre cet exemple; dans la haute et la basse Autriche s’agitait, comme sous Rodolphe, l’esprit de liberté; aucune diète ne voulait prêter le serment. Le prince Bethlen Gabor de Transylvanie menaçait la Hongrie d’une irruption ; un mystérieux armement des Turcs effrayait toutes les provinces situées à l’orient; et, pour que la détresse de Ferdinand fût au comble, il fallut encore que les protestants, éveillés par l’exemple général, levassent la tête dans ses domaines paternels. Ils avaient dans ces pays la supériorité du nombre; dans la plupart ils étaient en possession des revenus avec lesquels Ferdinand devait faire la guerre. Les neutres commençaient à balancer; les fidèles, à désespérer; les malintentionnés montraient seuls du courage. Une moitié de l'Allemagne faisait signe aux rebelles de prendre confiance, l’autre attendait l’événement sans agir; les secours de l’Espagne étaient encore dans des pajs lointains : le moment qui donnait tout à Ferdinand menaçait de tout lui ravir1.
Quelques offres qu’il fît maintenant, sous la dure loi de la nécessité, aux Bohèmes rebelles, toutes ses propositions de paix furent insolemment rejetées. Déjà le comte de Thurn se montre en Moravie, à la tète d'une armée, pour amener cette province , la seule qui fût encore chancelante , à prendre un parti. La vue de leurs amis donne aux protestants moraves le signal de la révolte. Brunn est emporté; le reste du pays se rend volontairement; dans toute la province on change de religion et de gouvernement. Le torrent des rebelles, grossi dans sa course, se précipite dans l'Autriche supérieure, où un parti de même opinion le reçoit avec allégresse. « Plus de privilèges de religion! les mêmes droits pour toutes les Églises chré-
!. « C’était au terme de ses espérances, au seuil de la grandeur ot de la fortune. que l’attendait le génie vengeur de la liberté ofTeusée. » (Premiirt édition.)
tiennes! Le bruit se répand qu'on lève dans le pays des tr jupes étrangères pour écraser la Bohême : ce sont elles qu’on vient chercher, dit-on, et l’on poursuivra jusqu’à Jérusalem l’ennemi de la liberté. » Aucun bras ne se remue pour défendre l’archiduc; à la fin les rebelles viennent camper sous les murs de Vienne , pour assiéger leur souverain.
Ferdinand avait éloigné ses enfants de Grætz, où ils n’étaient plus en sûreté, et les avait envoyés dans le Tyrol; lui-même il attendait la révolte dans sa capitale. Une poignée de soldats était tout ce qu’il pouvait opposer à cet essaim furieux, et ce petit nombre d’hommes manquait de bonne volonté, parce qu’ils étaient sans solde et même sans pain. Vienne n’était pas préparée à un long siège. Le parti des religionnaires, toujours prêt à se joindre aux Bohèmes, avait dans la ville la supériorité; ceux de la campagne rassemblaient 4éjà des troupes contre l’archiduc. Déjà la plèbe protestante le voyait enfermé dans un cloître, ses États partagés, et ses enfants élevés dans la nouvelle religion. Livré à des ennemis secrets, entouré d'ennemis déclarés, il voyait, à chaque instant, s’ouvrir l’ablme qui allait engloutir toutes ses espérances, l’engloutir lui-même. Les balles bohèmes volaient dans son palais impérial, où seize barons autrichiens, qui avaient pénétré dans son appartement, l'assiégeaient de reproches, et voulaient lui arracher son consentement à une confédération avec les Bohèmes. Un de ces barons le saisit par les boutons de son pourpoint, et lui lança ce cri au visage : « Ferdinand, signeras-tu? »
A qui n’eût-on pardonné de chanceler dans une position si • terrible?... Ferdinand songeait aux moyens de devenir empereur d’Allemagne. 11 semblait n’avoir plus d’autre ressource que de fuir promptement ou de céder. Autour de lui des hommes de cœur lui conseillaient le premier parti ; des prêtres catholiques le second. S’il abandonnait la ville, elle tombait dans les mains de l’ennemi. Avec Vienne, l’Autriche était perdue; avec l’Autriche, le trône impérial. Ferdinand 11e quitta point sa capitale, et voulut tout aussi peu entendre parler de conditions1.
1. * Les jésuites, il faut l’avouer, avaient semé leur superstition dans le sein d’un héros, et l’élève docile soutint l’épreuve. * {Première édition.)