LIVRE PREMIER
quelque temps des obstacles, môme à l'élection d’un roi protestant; enlin l’adresse et l’activité des calvinistes l’emportèrent sur les luthériens supérieurs en nombre.
Parmi tous les princes qui furent proposés pour cette dignité, l’électeur palatin Frédéric V s’était acquis les droits les plus fondés à la confiance et à la reconnaissance des Bohèmes. Chez aucun de ses compétiteurs l’intérêt particulier de beaucoup de metnbres des états et l’inclination du peuple ne semblaient justifiés par autant d’avantages politiques. Frédéric V avait l’esprit libre et éveillé, une grande bonté de cœur, une générosité royale. Il était le chef des réformés en Allemagne ; il dirigeait l’union , dont les forces étaient à ses ordres : proche parent du duc de Bavière 1 ; gendre du roi de la Grande-Bretagne , qui pouvait le soutenir puissamment. Le parti calviniste fit valoir avec le plus heureux succès tous ces avantages, et les états du royaume, assemblés à Prague, élurent pour roi Frédéric V, au milieu des prières et des larmes de joie.
Tout ce qui s’accomplit à la diète de Prague était un coup trop bien préparé, et Frédéric avait pris lui-même à toute l’affaire une part trop active pour que l’oITre des Bohèmes eût dû le surprendre. Mais, une fois en présence de la couronne, il fut effrayé de son éclat ; la grandeur de l’attentat, jointe à celle du succès , intimida son cœur pusillanime.
Selon l’habitude des âmes faibles, il voulut d’abord s’affermir dans son dessein par le jugement d’autrui; mais ce jugement n’avait aucun pouvoir sur lui lorsqu'il contrariait sa passion. La Saxe et la Bavière, auxquelles il avait demandé conseil, tous les électeurs ses collègues, tous ceux qui mettaient dans la balance , avec cette entreprise , ses talents et ses forces, lui montrèrent l'abîme où il se précipitait. Le roi- Jacques d’Angleterre lui-mème aimait mieux voir une couronne arrachée à son gendre, que de l'aider à violer la majesté sacrée des rois par un si funeste exemple. Mais que pouvait la voix de la sagesse contre l’éclat séducteur d’une couronne royale’?
1. La première édition a encore ici quelques mots de plus : « Contre le dangeroui voisinage duquel il assurait peut-être le royaume. •
î. Contre Veclat séducteur , etc. A la place de ces mots, on lit dans la première édition : « Contre la puissante contrainte de la |>assion et de l'honneur. »
Dans le moment où elle déploie sa plus grande énergie , où elle repousse loin d’elle le rejeton sacré d'une dynastie deux fois séculaire, une nation libre se jette danà ses bras; elle se fie à sort courage , et le choisit pour son chef dans la périlleuse carrière de la gloire et de la liberté; une religion opprimée attend de lui, de lui son défenseur-né, protection et appui contre son persécuteur : sera-t-il assez pusillanime pour avouer sa crainte ' assez lâche pour trahir la religion et la liberté? Cette nation lui montre en même temps la supériorité de ses ressources et l’impuissance de son ennemi ; les deux tiers des forces autrichiennes armées contre l'Autriche, et, en Transylvanie, un belliqueux allié, tout prêt à diviser encore, par une attaque, les faibles restes de cette puissance. De si pressants appels n’éveilleraient pas son ambition? De telles espérances .n’enfiainmeraient pas son courage?
Quelques instants de tranquille réflexion auraient suffi pour lui montrer la témérité de l’entreprise et le peu de valeur de la récompense; mais les encouragements parlaient à ses sens, les avertissements à sa raison. Ce fut son malheur, que les voix qui l’entouraient, celles qui pouvaient le mieux se faire écouter, prissent le parti qui flattait ses désirs. L’agrandissement de leur maître ouvrait à l'ambition et à la cupidité de tous ses serviteurs palatins un vaste champ pour se satisfaire. Tout zélé calviniste devait voir avec transport ce triomphe de son Église. Une tête si faible pouvait-elle résister aux séductions de ses conseillers, qui exagéraient ses ressources et ses forces autant qu'ils rabaissaient la puissance de l’ennemi; aux exhortations des prédicateurs de sa cour qui lui présentaient les inspirations de leur zèle fanatique comme la volonté du ciel? Les rêveries des astrologues remplissaient son cerveau de chimériques espérances. La séduction vint même l’assaillir par la voix irrésistible de l’amour : « As-tu donc osé, lui disait l’élcctrice, recevoir la main d’une fille de roi pour trembler ensuite devant une couronne que l’on t’offre volontairement? J'aime mieux du pain à ta table de roi que des festins à ta table d'électeur. *
Frédéric accepta le trône de Bohême. Le couronnement se fit à Prague avec une pompe sans exemple : la nation étala toutes ses richesses pour honorer son propre ouvrage. La Silésie et la