LIVRE DEUXIÈME
forces. Cette ville était mal fortifiée, mais défendue par une garnison de huit mille hommes, dont la plupart étaient le reste de ces bandes furieuses qui avaient ravagé la Poméranie et le Brandebourg. L’attaque fut vive, et, dès le troisième jour, la ville fut emportée d'assaut. Les Suédois, assurés de la victoire, rejetèrent toute capitulation, quoique l'ennemi eût battu deux fois la chamade : ils voulaient exercer le terrible droit de représailles. Dès son arrivée dans le pays, Tilly avait enlevé à Neubrandebourg une garnison suédoise demeurée en arrière, et, irrité de sa vive résistance, il l’avait fait massacrer jusqu’au dernier homme. Les Suédois, quand ils prirent d'assaut Francfort, se souvinrent de cette barbarie. « Quartier comme à Neubrandebourg! » répondait-on à chaque soldat de l’empereur qui demandait la vie, et on l’égorgeait sans pitié. Quelques milliers furent tués ou pris; un grand nombre se noyèrent dans l’Oder; le reste s’enfuit en Silésie; toute l’artillerie tomba au pouvoir des Suédois. Pour satisfaire à la fureur du soldat, il fallut que Gustave permit trois heures de pillage.
Tandis que ce roi courait d’une victoire à une autre, que le succès de ses armes relevait le courage des princes protestants et rendait plus vive leur résistance, l’empereur, toujours inflexible, continuait de pousser à bout leur patience par ses prétentions exagérées envers eux, et en faisant exécuter à la rigueur l'édit de restitution. La nécessité le poussait maintenant dans les voies violentes, où il était d’abord entré par orgueil; pour sortir des embarras où sa conduite arbitraire l'avait précipité, il ne voyait plus d’autre ressource que l’arbitraire. Mais, dans un système d’États aussi artificiellement organisé que l’est aujourd'hui et que le fut toujours le corps germanique, la main du despotisme devait produire des perturbations infinies. Les princes voyaient avec stupeur la constitution de l’Empire renversée insensiblement, et l’état de nature, auquel on revenait, les conduisit à la défense personnelle, le seul moyen de salut qui reste dans cet état. Les attaques ouvertes de l’empereur contre l’Église évangélique avaient enfin arraché des yeux de Jean-Georges le voile qui lui avait caché si longtemps l'astucieuse politique de ce prince. Ferdinand l'avait personnellement offensé, en excluant son fils de l'archevêché de Magdebourg, et le feld -maréchal
152 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. d’Arnheim, son nouveau favori et son ministre, ne négligea rien pour enflammer son ressentiment. Auparavant général de l’empereur sous les ordres de Wallenstein, et toujours ami ardemment dévoué de ce dernier, il cherchait à venger son ancien bienfaiteur et à se venger lui-même de Ferdinand, et à détacher l’électeur de Saxe des intérêts de l’Autriche. L’apparition des Suédois en Allemagne devait lui en fournir les moyens. Gustave- Adolphe était invincible aussitôt que les membres protestants de l’Empire s’unissaient à lui, et l'empereur ne craignait rien tant que cette union. L’électeur de Saxe, en se déclarant, pouvait, par son exemple, entraîner tous les autres, et le sort de Ferdinand se trouvait, en quelque sorte, dans les mains de Jean-Georges. L’adroit favori, flattant l'ambition de son maître, lui fit sentir son importance, et lui conseilla d’effrayer l’empereur en le menaçant d'une alliance avec la Suède, pour obtenir de lui par la crainte ce qu’on ne pouvait attendre de la reconnaissance. Cependant il était d’avis que l’électeur ne s’engageât point effectivement avec la Suède, afin de conserver toujours son importance et sa liberté. Il l’enivrait du projet magnifique, pour l’exécution duquel il ne manquait rien qu’une main plus habile, d’attirer à lui tout le parti protestant, de former en Allemagne une troisième puissance, et de jouer le rôle d’arbitre souverain entre la Suède et l’Autriche.
Ce plan devait flatter d’autant plus l’amour-propre de Jean- Georges, qu’il lui était également insupportable de tomber sous la dépendance de la Suède ou de rester plus longtemps sous la tyrannie de l’empereur. 11 ne pouvait voir avec indifférence qu’un prince étranger lui enlevât la direction des affaires d'Allemagne, et, tout incapable qu’il était de jouer le premier rôle, sa vanité ne pouvait se contenter du second. Il résolut donc de faire tourner, autant qu'il pourrait, à l’avantage de sa situation particulière les progrès du monarque suédois, mais de suivre, en demeurant indépendant de lui, son propre plan. Dans cette vue, il eut une conférence avec l’électeur de Brandebourg, qui avait des raisons semblables d’être irrité contre l’empereur et de se défier de la Suède. Après s’être assuré, dans une diète convoquée à Torgau, de l’assentiment des états de Saxe, qui lui était indispensable pour l’exécution de son plan, il invita tous