LIVRE DEUXIÈME
étaient montées à un tel point qu’il ne restait plus au souverain que la ressource désespérée d'enjoindre par la loi la vengeance personnelle.
Les Impériaux avaient attiré les Suédois dans la marche de Brandebourg, et le refus de l’électeur de lui donner passage par la place forte de Custrin avait pu seul empêcher Gustave-Adolphe d’assiéger Francfort-sur-l’Oder. 11 revint sur ses pas pour achever la conquête de la Poméranie par la prise de Demmin et de Colberg. Cependant le feld-maréchal Tilly s’avançait pour défendre la marche de Brandebourg.
Ce général, qui pouvait se glorifier de n’avoir encore perdu aucune bataille, le vainqueur de Mansfeld, de Christian deBrunswick, du margrave de Bade et du roi de Danemark, allait trouver dans le roi de Suède un adversaire digne de lui. Tilly était d’une famille noble de Liège, et s'était formé dans la guerre des Pays-Bas, alors l’école des généraux. Il trouva bientôt, sous l’empereur Rodolphe II, l'occasion de montrer en Hongrie les talents qu’il avait acquis, et il s’y éleva promptement d’un grade à un autre. Après la conclusion de la paix, il entra au service de Maximilien de Bavière, qui le nomma général en chef avec un pouvoir illimité. Il fut, par ses excellents règlements, le créateur de l’armée bavaroise, et c'était à lui surtout que Maximilien devait la supériorité qu’il avait eue jusque-là en campagne. Après la guerre de Bohême, on lui remit le commandement des troupes de la ligue, et, après la retraite de VVallenstein, celui de toute l'armée impériale. Aussi sévère pour ses troupes, aussi sanguinaire avec l’ennemi, d’un caractère aussi sombre que Wallenstein, il le laissait bien loin derrière lui pour la modestie et le désintéressement. Un zèle aveugle pour sa religion, une soif barbare de persécution, se joignaient à un caractère naturellement farouche, pour faire de lui l’effroi des protestants. A son humeur répondait un extérieur bizarre et terrible. Petit, maigre, les joues creuses, il avait le nez long, le front large et ridé, une forte moustache, le bas du visage en pointe. Il se montrait d'ordinaire en pourpoint espagnol de satin vert clair, à manches tailladées, et coiffé d’un petit chapeau à haut retroussis, orné d’une plume d'autruche rouge, qui descendait en flottant jusque sur son dos. Toute sa personne rappelait le
150 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. duc d’Albe, le geôlier des Flamands, et sa conduite était loin d’effacer cette impression. Tel était le général qui se présentait en ce moment contre le héros du Nord.
Tilly était bien éloigné de mépriser son adversaire. « Le roi de Suède, disait-il hautement dans l'assemblée des électeurs, à Ratisbonne, est un ennemi aussi habile que vaillant, endurci à la guerre, et dans la (leur de son âge. Ses mesures sont excellentes, ses ressources ne sont point faibles; les états de son royaume lui ont témoigné un extrême empressement. Son armée, composée de Suédois, d’Allemands, de Livoniens, de Finlandais, d'Écossais et d'Anglais, ne fait qu’une seule nation par son aveugle obéissance. Contre un pareil joueur, ne pas avoir perdu, c’est avoir déjà beaucoup gagné. »
Les progrès du roi de Suède dans le Brandebourg et la Poméranie ne laissaient pas au nouveau généralissime un moment à perdre, et les généraux qui commandaient sur les lieux réclamaient instamment sa présence. Tilly appela donc auprès de lui, avec toute la célérité possible, les troupes impériales dispersées dans toute l'Allemagne; mais il lui fallut beaucoup de temps pour tirer des provinces désolées et appauvries les provisions de guerre dont il avait besoin. Enfin, au milieu de l’hiver, il parut à la tête de vingt mille hommes devant Francfortsur-l’Oder, où il fit sa jonction avec le reste des troupes de Schaumbourg. 11 remit à ce général la défense de Francfort, avec une garnison suffisante. 11 voulait lui-même courir en Poméranie, pour sauver Demmin et débloquer Colberg, déjà réduit à la dernière extrémité par les Suédois; mais, avant qu’il eût quitté le Brandebourg, Demmin, très-mal défendu par le duc Savelli, s’était rendu au roi, et Colberg capitula aussi, par famine, après cinq mois de siège. Les passages de la Poméranie antérieure étant fortement occupés , et le camp du roi près de Schwedt déliant toutes les attaques, Tilly renonça à son premier plan offensif, et se retira sur l’Elbe pour assiéger Magdebourg.
La prise de Demmin laissait Gustave libre de pénétrer sans obstacle dans le Mecklembourg; mais une entreprise plus importante attira ses armes d’un autre côté. Tilly avait à peine commencé sa retraite que le roi leva brusquement son camp de Schwedt, et marcha contre Francfort-sur-l'Oder avec toutes ses