LIVRE TROISIÈME
La glorieuse victoire de Gustave-Adolphe près de Leipzig avait amené un grand changement dans toute la conduite ultérieure de ce monarque, ainsi que dans la manière de penser de ses amis et de ses ennemis. Il venait de se mesurer avec le plus grand général de son temps; il avait essayé la force de sa tactique et le courage de ses Suédois contre l’élite des troupes impériales, les mieux exercées de l’Eürope, et il avait triomphé dans cette lutte. Dès ce moment, il prit en lui-même une ferme conliance, et la confiance est la mère des grandes actions*. On remarque désormais dans toutes les entreprises militaires du roi de Suède une marche plus hardie et plus sûre; plus de résolution dans les situations même les plus difficiles5; un langage plus allier avec son ennemi , avec ses alliés une dignité plus fière , et dans sa douceur même plutôt la condescendance
1. C’est ici que commence le morceau publié dans le Calendrier des Dames pour l'an 1792. Ce morceau est précédé d’une Préface de Wieland, qui renterme, outre un juste éloge de Schiller, une appréciation, curieuse à divers égards, de la constitution de l’empire germanique.
2. La première édition a ici une phrase de plus : « Si l'impétuosité d’Alexandre n’avait triomphé dans le combat du Granique, jamais ce conquérant n’eût détruit l’empire des Perses. »
3. La première édition ajoute : «• Plus de mépris pour braver le danger, a
du maître. L’essor pieux de son imagination secondait son courage naturel; il confondait volontiers sa cause avec celle du ciel; il voyait dans la défaite de Tilly un jugement décisif de la Divinité contre ses adversaires, et se regardait lui-même comme un instrument de la vengeance céleste. Laissant loin derrière lui sa couronne et le sol de la patrie, il s’élançait maintenant, sur les ailes de la victoire, dans l’intérieur de l’Allemagne, qui, depuis des siècles, n’avait point vu dans son sein de conquérant étranger. Le courage guerrier de ses habitants , la vigilance de ses nombreux souverains, ses États enchaînés avec art, la multitude de ses places fortes , le cours de ses nombreuses rivières, avaient mis, depuis un temps immémorial, des barrières à l’ambition de ses voisins, et, quelque fréquents qu’eussent été les orages aux frontières de ce vaste corpa politique, l'intérieur avait été préservé de toute invasion étrangère. De tout temps cet empire avait joui du privilège équivoque de n’avoir d’aulrc ennemi que lui-même et de ne pouvoir être vaincu du dehors. Alors même c’était uniquement la désunion de ses membres et l'intolérance du fanatisme religieux qui frayaient la route au conquérant suédois pour pénétrer au cœur du pays. Elle était depuis longtemps détruite, la bonne harmonie des États, qui seule avait rendu l’Empire invincible, et Gustave-Adolphe emprunta à l’Allemagne elle-même les forces avec lesquelles il soumit l’Allemagne. Il mit à profit, avec autant de prudence que de courage, ce que lui offrait la faveur du moment; aussi habile dans le cabinet que sur le champ de bataille, il rompit les trames d’une astucieuse politique, comme il renversait les murailles des villes avec le tonnerre de son artillerie. Il poursuivit Irrésistiblement ses victoires d’une extrémité de l’Allemagne à l’autre, sans perdre le ül d'Ariane, qui assurait son retour , et , sur les rives du Rhin comme à l’embouchure du Lech , il ne cessa jamais d’être près de ses États héréditaires.
La consternation que la défaite de Tilly causa à l’empereur et à la ligue catholique pouvait à peine surpasser l’étonnement et l'embarras que les alliés du roi ressentirent de son bonheur inespéré. Ce bonheur était plus grand qu’ils ne l'avaient prévu, plus grand qu’ils ne l’avaient désiré. Elle était anéantie d’un seul coup, l’armée formidable qui avait arrêté ses progrès, qui avait