‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 94 sur 219 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

mis des bornes à son ambition , et qui l'avait rendu dépendant de leur bonne volonté. Seul . sans rival, sans adversaire en état de lui résister, il occupait maintenant le centre de l’Allemagne. Rien ne pouvait arrêter sa course, ni borner ses prétentions, si l’ivresse du succès lui donnait la tentation d’en abuser. Si l’on s’était d’abord alarmé de la prépondérance de l’empereur , on n’avait pas maintenant beaucoup moins sujet de tout craindre, pour la constitution de l’Empire, de la violence d'un conquérant étranger, et, pour l’Église catholique d'Allemagne, du zèle religieux d’un roi protestant. La défiance et la jalousie, assoupies pour un temps, chez quelques-unes des puissances alliées , par la crainte plus grande qu’elles avaient de l’empereur, se réveillèrent bientôt, et, à peine Gustave-Adolphe avait-il justilié leur confiance par son courage et son bonheur, que déjà l’on travaillait de loin à la ruine de ses projets. Il lui fallut remporter ses victoires au milieu d’une lutte perpétuelle avec les artilices des ennemis et la défiance de ses propres alliés ; mais son courage déterminé, sa profonde sagesse, se frayèrent un chemin à travers tous ces obstacles. Tandis que l’heureux succès de scs armes inquiétait ses alliés plus puissants, la Saxe et la France, il animait le courage des faibles, qui osaient alors, pour la première fois, laisser paraître leurs vrais sentiments et embrasser ouvertement son parti. Eux qui ne pouvaient ni rivaliser avec la grandeur de Gustave-Adolphe, ni souHrir de son ambition , ils attendaient d’autant plus de la générosité de ce puissant ami, qui les enrichissait de la dépouille de leurs adversaires , et les protégeait contre l'oppression des puissants. Sa force cachait leur faiblesse, et, insignifiants par eux-mêmes, ils acquéraient de l’importance par leur union avec le héros suédois. C’était le cas de la plupart des villes impériales, et en général des plus faibles entre les membres protestants de l’Empire. Ce furent eux qui conduisirent le roi dans l’intérieur de l’Allemagne et qui couvrirent ses derrières, qui entretinrent ses armées, reçurent ses troupes dans leurs places fortes, répandirent pour lui leur sang dans ses batailles. Ses ménagements habiles pour la fierté allemande , ses manières atrables , quelques actes de justice éclatants, son respect pour les lois, étaient autant de chaînes qu’il imposait à l’esprit inquiet des

protestants d’Allemagne; et les criantes barbaries des Impériaux , des Espagnols et des Lorrains contribuèrent puissamment à mettre sous le jour le plus favorable sa modération et celle de ses troupes.

Si Gustave-Adolphe dut à son génie la plus grande partie de ses succès, on ne peut disconvenir toutefois que la fortune et les circonstances le favorisèrent puissamment. 11 avait pour lui deux grands avantages, qui lui donnaient sur l’ennemi une supériorité décidée. En transportant le théâtre de la guerre dans les provinces de la ligue, en attirant à lui la jeunesse de ces contrées, en s’enrichissant de leurs dépouilles, en disposant du revenu des princes fugitifs , comme de sa propriété , il enlevait à l'ennemi tous les moyens de lui résister avec énergie , et se mettait lui-môme en état d'entretenir , avec peu de dépense , une guerre coûteuse. De plus, tandis que ses adversaires , les princes de la ligue, divisés entre eux, mus par des intérêts tout à fait différents, et souvent contraires, agissaient sans accord, et par conséquent aussi sans vigueur ; tandis que leurs généraux manquaient de pleins pouvoirs; leurs soldats, de discipline; leurs armées dispersées, d’ensemble; tandis que chez eux le général était distinct du législateur et de l’homme d’État ; les deux qualités se réunissaient au contraire dans Gustave-Adolphe. U était la source unique de laquelle découlait tout pouvoir, l’unique but vers lequel le guerrier h l’œuvre dirigeait ses regards : lui seul était l'âme de tout son parti; l’auteur du plan de guerre , et en même temps l’exécuteur. Ainsi la cause protestante obtint en lui l’unité et l'harmonie qui manquaient absolument au parti opposé. Il ne faut donc pas s’étonner que , secondé par de tels avantages, à la tète d’une pareille armée, doué d'un tel génie pour la faire agir, et conduit par une si habile politique, Gustave- Adolphe fût invincible.

L’épée dans une main et le pardon dans l’autre, on le voit maintenant parcourir l’Allemagne de l’un à l’autre bout, comme conquérant, législateur et juge, presque en aussi peu de temps qu'un autre en aurait mis à la visiter dans un voyage de plaisir. Gomme au souverain-né du pays, on apporte au-devant de lui les clefs des villes et des forteresses. Nul château ne lui est inacces-, sible; nulle rivière n’arréte sa marche victorieuse; souvent il est

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