ACTE IV, SCÈNE XXI. Wi
ment.... Ne me parlez pas par énigmes si terribles.... Qu'est-il arrivé?
LE MARQUIS
J’ai encore une importante révélation à faire; je la dépose dans vos mains. J’ai eu un bonheur accordé à bien peu d’hommes : j’ai aimé un fils de roi.... Mon cœur, consacré à un seul, embrassait le monde entier.... Dans l’âme de mon Carlos, je créais un paradis pour des millions d’hommes. Oh! mes rêves étaient beaux.... Mais il a plu à la Providence de m’enlever avant le temps à ma belle plantation. Bientôt il n’aura plus son Rodrigue, l’ami fait place à l’amante. Ici.... ici, sur ce saint autel, dans le cœur de sa reine, je dépose mon dernier, mon plus précieux legs; qu’ici il le trouve, quand je ne serai plus.... {Il se détourne, les larmes étouffent sa voix.)
LA REINE
C’est là le langage d’un mourant. J’espère encore que ce n’est que la chaleur de la fièvre.... Ou bien y aurait-il du sens dans ce discours?
LE MARQUIS, çui O Cherché à se maîtriser, continue d'un ton
plus ferme ;
Dites au prince qu’il se souvienne du serment que, dans ces jours d’enthousiasme, nous avons juré sur l'hostie partagée. J’ai tenu le mien, je lui suis demeuré fidèle jusqu’à la mort.... .Maintenant, c’est à lui de tenir le sien....
LA REINE
Jusqu’à la mort?
LE MARQUIS
Qu’il accomplisse ce rêve.... ohl dites-le-lui, ce rêve hardi d’un nouvel État, création divine de l’amitié. Qu’il mette la première main à ce roc informe. Qu’il achève ou qu’il succombe.... pour lui, peu importe! Qu’il y inette la main. Quand des siècles se seront écoulés, la Providence reproduira un fils de roi, comme lui, placé sur un trône comme le sien, et enflammera son nouveau favori du même entliousiasme. Dites-lui de garder du respect, quand il sera homme, pour les rêves de sa jeunesse, de ne pas ouvrir le cœur de cette tendre fleur des dieux à la raison tant vantée de l’âge mur, à ce ver qui tue.... de ne pas se laisser égarer, si la sagesse de la poussière blasphème l’enthousiasme, cet enfant du ciel. Je le lui ai dit d’avance....
DON CARLOS
LA REINE
Comment, marquis? Et où tend....
LE MARQnS.
Et dites-lui que je dépose sur son âme et sa conscience le bonheur des hommes, que je le lui demande en mourant et l’exige de lui! et que j’en avais bien le droit. Il eût dépendu de moi de faire briller une nouvelle aurore sur ces royaumes. Le roi me donnait son cœur. Il me nommait son fils.... Je tiens son sceau et ses ducs d’Albe ne sont plus. {Il s'an êle et regarde la Reine, pendant quelques instants, en siVcnce.) Vous pleurez.... Oh! ces larmes, je les comprends, belle âme! C’est la joie qui les fait couler.... Mais.... c’est fini, c’en est fait. Charles ou moi. Le choix a été rapide et terrible. L’un des deux était perdu, et j’ai voulu que ce fût moi.... Moi plutôt.... Ne demandez pas à en savoir davantage.
LA REINE
Maintenant , maintenant enfin , je commence à comprendre. . . , Malheureux, qu’avez-vous fait?
LE MARQUIS
J’ai donné deux courtes heures du soir pour sauver un beau jour d’été. J’abandonne le roi. Et que pouvais-je être pour lui?... Dans ce sol glacé, aucune de mes roses ne peut plus fleurir.... Le destin de l’Europe mûrira dans le ^ein de mon noble ami. C’e.st à lui que je renvoie l’Espagne.... Qu’elle saigne jusque-là sous la main de Philippe.... Mais, malheur! malheur à moi et à lui, si je devais me repentir, si peut-être j’ai mal choisi.... Non, non! Je connais mon Carlos..,. Cela n’arrivera point.... et mon garant, reine , c’est vous! (Après un moment de silence.) Je l’ai vu germer, cet amour; j’ai vti la plus malheureuse des passions prendre racine dans son cœur.... Alors, il était en mon pouvoir de la combattre. Je ne l’ai point fait. J’ai nourri cet amour, qui à mes yeux n’était point funeste. Le monde peut juger autrement. Je ne me repens point. Mon cœur ne m’accuse pas. J’ai vu la vie, où les hommes n’auraient vu que la mort... . Dans cette flamme sans espoir, j’ai reconnu de bonne heure le rayon d’or de l’espérance. Je voulais le conduire à l’excellent, au parfait; je voulais l’élever à la sublime beauté; ce monde mortel me refusait une image; la langue, des paroles.... Alors, je lui montrai