ACTE V, SCÈNE I
CARLOS
N’est-cc pas? Oh! nous nous comprenons encore parfaitement. J'aime qu’il en soitainsi. Cette indulgence, cette douceur convient à de grandes âmes, comme toi et moi. Admettons qu’une de mes prétentions fût injuste et présomptueuse , doistu pour cela t’opposer aussi à celles qui sont justes? La vertu peut être dure, mais barbare, inhumaine, jamais.... 11 t’en a bien coûté! Oh! oui, je crois savoir à n’en point douter combien ton tendre cœur a saigné, quand tu parais ta victime pour l’autel.
LE MARQUIS
Carlos, que veux-tu dire par là? •
CARLOS
Toi-même, tu vas accomplir maintenant ce que j’ai dû, mais
n’ai pu faire Tu vas donner aux Espagnols ces jours d’or
qu’en vain ils ont espérés de moi. Car c’en est fait de moi.... c’en est fait pour toujours.... Tu as compris cela.... Oh! ce terrible amour a enlevé irrévocablement les fleurs précoces de mon génie. Je suis mort pour tes grandes espérances. La Providence ou le hasard rapprochent le roi de toi.... 11 t’en coûte mon secret, et le roi est à toi.... tu peux devenir son bon ange. Pour moi il n’est plus de salut.... Pour l’Espagne, peutêtre.... Ah ! dans tout ceci , il n’y a rien de condamnable , rien , rien , que ce fol aveuglement qui jusqu’à ce jour m’a empêché d’apercevoir que tu es.... aussi grand que tendre.
LE MARQUIS
Non! ceci, ceci, je ne l’avais point prévu.... Je n’avais pas prévu que la magnanimité d’un ami pourrait être plus ingénieuse que tous les calculs de ma prudence. Mon édifice croule.... j’avais oublié ton cœur.
CARLOS
11 est vrai que si tu avais pu lui épargner ce sort, à elle.... vois , je t’en aurais su un gré infini. Ne pouvais-je donc l’endurer seul? Fallait-il qu’elle fût la seconde victime?... Mais n’en parlons plus. Je ne veux te faire aucun reproche. Que t'importe la reine? Aimes-tu la reine? Ton austère vertu doitelle s’enquérir des petits soucis de mon amour? Pardonnemoi.... j’ai été injuste.
SCIIILLEH. — TH. II 11
DON CAIU.üS. •
LE MARQUIS
Tu l'es; mais.... non à cause de ce reproche. Si j'en mi'ritais un seul, je les mériterais tous.... et alors je ne serais pas ainsi devant toi. (/I tire son porlefcuille.)\ oici quelques-unes des lettres que tu m'avais données à garder cl que je te rends. Mets-les sur toi.
CARLOS regarde avec étonnement tantôt les lettres, tantôt
le Marquis.
Comment!
Je te les rends, parce que désormais elles seront plus en sûreté dans tes mains que dans les miennes.
CARLOS
Qu'est-ce que cela? Le roi ne les a donc pas lues? ne les a pas vues du tout?
LE MARQUIS
Ces lettres-là?
CARLOS
Tu ne les lui a pas montrées toutes ?
LE MARQUIS
Qui t'a dit que j’en eusse montré une?
CARLOS, extrêmement étonné.
Est-il possible? Le comte de Lerme....
LE MARQUIS
C'est lui qui t'a dit?... Oui, maintenant, maintenant fout s'explique! Mais aussi, qui pouvait prévoir cela?... Ainsi, [jerme?... Non, cet homme n'a jamais su mentir. C'est très-vrai, les autres lettres sont chez le roi.
CARLOS le regarde longtemps, avec une muette surprise.
Mais pourquoi suis-je ici?
LE MARQUIS
Par précaution, pour le cas où une seconde fois tu serais tenté, peut-être, de choisir une Eboli pour ta confidente.
CARLOS, comme réveillé d un rêve.
Ah! enfin donc! Maintenant je vois..,, maintenant tout est éclairci....
LE MARQUIS va Vers la porte.
Qui vient?
ACTK V, SCÈNK II.