‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 133 sur 438 · ACTE V, SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IX

LE ROI

11 me dédaignait et il est mort. 11 faut qu’on me le rende. 11 faut qu’il ait de moi une autre idée.

ALBE s’approche avec crainte.

Sire....

LE ROI

Qui parle ici ? (fl parcourt longtemps des yeux tout le cercle.) ■\-t-on oublié qui je suis? Pourquoi pas à genoux devant moi, créature? Je suis encore roi. Je veux voir la soumi.ssion. Tous feront-ils peu de cas de moi, parce qu’un seul m’a méprisé?

FÉRIA

Le prince Carlos....

LE ROI

11 avait un ami, qui, pour lui, est allé à la mort.... pour lui! Avec moi, il eût partagé un royaume.... Comme il me regardait de haut! On ne regarde pas avec tant de fierté du haut d'un trône. Xe voyait-on pas manifestement à quel point il avait conscience du prix de sa conquête? Ce qu’il a fierdu, .sa douleur le témoigne. Ün ne pleure ainsi rien de passager.... Pour qu’il vécût encore, je donnerais les Indes. Oh! toute-puissance humaine, inhabile à consoler, qui ne peut pas même allonger le bras Jusqu’au tombeau, ni réparer, quand il s’agit de la vie d’un homme, la moindre précipitation! l.es morts ne ressu.scitent plus! Qui ose me dire que je suis heureux? Dans le tombeau habite un homme qui m’a refusé son estime. Que me font les vivants? Un génie, un nomme libre a paru dans tout ce siècle.... un seul.... 11 me méprise et meurt.

ALBE

X’otre vie serait donc inutile!... Descendons au tombeau. Espagnols! Jusque dans la mort, cet homme nous enlève le cœur lu roi!

LE ROI s'assied, la tite appuyée sur son bras.

Ainsi donc il ne serait plus pour moi! Je l’ai aimé.... beaucoup aimé. 11 m’était clier, comme un fils. Dans ce jeune homme, une nouvelle et plus belle aurore se levait pour moi. Qui sait ce que je lui réservais? Il était mon premier amour. Que toute l’Europe me maudisse! L’Europe peut me maudire. De lui j’ai mérité de la reconnaissance.

DON CARLOS

DOMINGO

Par quel charme....

LE ROI

Et à qui a-t-il fait ce sacrifice? un enfant, à mon fils? Non, je ne le croirai jamais. Un Posa ne meurt pas pour un enfant. La pauvre flamme de l’amitié ne remplit pas le cœur d’un Posa. Ce cœur battait pour toute l’iiumanité. L’objet de son amour, c’était le monde avec toutes les races futures. Pour satisfaire cette passion, il trouve un tréne.... et passe devant? Cette haute trahison envers sa chère humanité, un Posa pourrait se la pardonner? Non. Je le connais mieux. Il ne sacrifie pas Philippe à Carlos, mais le vieillard au jeune homme, son disciple. L’astre couchant du père ne jiaye plus le labeur de cette tâche nouvelle. On la réserve pour le prochain lever de l’astre du fils.... Oh! c’est clair. On attend mou départ.

ALBE

Lisez dans a*s lettres la confirmation de votre pensée.

LE ROI se lève.

Il pourrait s’être trompé dans son calcul. Je suis, j’existe encore. Je te rends grâce, nature! Je sens dans mes nerfs la force de la jeunesse. Je veux faire de lui un objet de risée. Je veux que sa vertu n’ait été que la chimère d’un rêveur, qu’il soit mort comme un fou. Que sa chute écrase son ami et son siècle! Voyons comment on se passera de moi. Le monde est encore à moi pour une soirée. Je veux l’employer de telle sorte, cette soirée, qu’après moi, dans dix âges d’homme, aucun planteur ne fasse de récolte sur ce sol brûlé. 11 m’a sacrifié à l’humanité, son idole. Uue l’humanité paye pour lui!... Et maintenant.... c’est par sa poupée que je commence. (Xu duc d’Albe.) Que me disiez-vous de l’infant? ilépétez-le moi. Uue m’appreiment ces lettres ?

ALBE

Ces lettres , Sire , contiennent le dernier legs du marquis de Posa au prince Charles.

LE ROI parcourt les papiers, pendant que tous les assistatUs l’observent avec une cUtenlion pénétrante. Après avoir lu quelque temps,

il les met de côté et parcourt la chambre en silence.

Ou’on m’appelle le cardinal inquisiteur. Je le prie de me

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