SCÈNE X
U; ROI et LE GRAND INQUISITEUR. Long silence.
LE GRAND INQUISITEUR
Suis-je devant le roi?
LE ROI
Oui.
LE GRAND INQUISnEUR.
C’est à quoi je ne m’attendais plus.
Je renouvelle une scène du temps passé. Philippe, l’infant, demande conseil à son instituteur.
LE GRAND mQUISTTEUR.
Conseil? Jamais Charles, mon élève , votre illustre père , n’en ' eut besoin.
LE ROI
Il n’en était que plus heureux. J'ai commis un meurtre, cardinal, et aucun repos....
LE GRAND INQUISITEUR
Pourquoi avez-vous commis un meurtre?
LE ROI
Une imposture, qui est sans exemple.... .
LE GRAND INQUISITEUR. , . '
Je la connais. ,
Que connaissez-vous? Par qui? Depuis quand?
LE GRAND INQUISITEUR
je sais depuis des années ce que vous savez depuis le coucher du soleil.
LE ROI, avec surprise. ;
Vous aviez déjà connaissance de cet homme?
nox c.\ni,os.
LE GRAND INQUISITEUR
Sa vie, depuis le commencement jusqu’à la fin, est écrite sur les registres sacrés de la San/a Casa.
LE ROI
Et il circulait librement?
LE GRAND INQUISITEUR
corde au bout de laquelle il voltigeait était longue, mais ne pouvait rompre.
LE ROI
Il a franchi les limites de mon empire.
LE GRAND INQUISITEUR
En quelque lieu qu’il fût, j’y étais au.ssi.
LE ROI va et vient avec humeur.
On savait dans la main de qui j’étais.... Pourquoi tardait-on à m’avertir?
LE GRAND INQUISITEUR
Je retourne la question.... l’ourquoi ne vous êtes-vous pas informé, quand vous vous jetiez dans les bras de cet homme? Vous le connaissiez. Un regard vous a démasqué l’hérétique.... Ou’e.st-ce qui a pu vous décider à soustraire cette victime au saint-oftice? Se joue-t-on ainsi de nous? Si la .Majesté Royale s’abaisse au rôle de recéleuse.... si, derrière notre dos, elle s’entend avec nos pires ennemis, qu’advient-il de nous? Si un seul peut trouver grâce, de quel droit cent mille ont- ils été sacrifiés?
LE ROI
Il est aussi sacrifié.
LE GRAND INQUISITEUR
Non, il est assassiné.... sans gloire, criminellement.... Le sang qui devait couler glorieusement en notre honneur a été versé parla main d’un meurtrier. Cet homme était à nous.... Qu’cst-ce qui vous autorisait à porter la main sur les biens sacrés de notre ordre? 11 était là pour mourir par nous. C’était un don de Dieu, conforme aux besoins de ce temps : Dieu voulait, dans la solennelle flétrissure d’un tel génie, donner en spectacle l’orgueilleuse raison. Tel était mon plan longtemps mûri. Et maintenant, la voilà renversée, l’œuvre de tant d’années. 11 nous est dérobé, et vous n’en avez, vous, que des mains sanglantes.