‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 137 sur 438 · ACTE V, SCÈNE X · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE X

LE ROI

La passion m’a entraîné. Pardonne-moi!

LE GRAND INQUISITEUR

La pa.ssion?... Est-ce Pliilippe, l’infant, qui me répond? Suisje seul devenu un vieillard? La passion! (Secouant la t/te avec /tumeur.) Déclare les consciences libres dans ton empire, quand tu portes toi-même tes propres chaînes.

LE ROI

En pareille matière, je suis encore un novice. Aie de la patience avec moi.

LE GRAND INQUISITEUR

Non! Je ne suis pas content de vous.... Démentir ainsi tout le cours passé de votre règne! Où était donc alors ce Philippe dont l’âme ferme, pareille à l’étoile qui est le pivot des cieux, tourne sur elle-même, d’un cours immuable et éternel? Tout le passé s’était-il abîmé derrière vous? Ia; monde, dans ce moment où vous lui tendiez la main, n’était-il plus le même? Le poison n’était-il plus poison? Le mur de séparation entre le bien et le mal, le vrai et le faux, était-il tombé? Qu’ est-ce que la résolution, la constance, la foi virile, si, dans une seule minute de tiédeur, une règle de soixante ans se fond comme un caprice de femme ?

LE ROI

Je lisais dans ses yeux.... Pardonne-moi cette rechute dans l’humaine faiblesse. Le monde a un accès de moins à ton cœur. Tes yeux sont éteints.

LE GRAND INQUISITEUR

Qu’aviez-vous affaire de cet homme? Que pouvait-il avoir à vous montrer de nouveau, à quoi vous ne fussiez préparé? Connaissez-vous si peu l’enthousiasme des rêveurs et l’innovation ? Le langage orgueilleux des réformateurs du monde était-il pour votre oreille un son si inaccoutumé? Si des mots suffisent pour renverser l’édifice de votre conviction.... de quel front, je le demande et dois le demander, avez-vous pu signer l’arrêt de mort de cent mille âmes faibles qui n’avaient rien fait de pis pour monter sur le bûcher ?

LE ROI

Je voulais un homme. Ces Domingo....

DON CARI.OS

LE GRAND INQL’IsrrEUR.

Pourquoi des hommes? Les liommcs ne sont pour vous que des nombres, rien de plus. Faut-il que je fasse t'(K-ler à mon élève h cheveux gris les éléments de l’art des monarques? Oue le Dieu de la terre apprenne à se passer de ce qui peut lui être refusé. Soupirer après la sympathie d'autrui, n’cst-ce pas reconnaître que ce monde possède votre semblable? Et quels droits, je voudrais l’apprendre, avez-vous h faire valoir, pour dominer sur vos semblables?

LE ROI se jette dans un fauteuil.

Je suis un homme faible et petit, je le sens.... Tu exiges de la créature ce qui n’est possible qu’au créateur.

LE GRAND INQUISITEUR

Non, Sire, on ne me trompe pas. Je lis au dedans de vous.... Vous vouliez nous échapper. Les lourdes chaînes de notre ordre vous pèsent; vous vouliez être libre et seul. {Il s’arrête. Le liai se tait.) Nous sommes vengés.... Rendez grâces à l’Église qui se contente de vous punir en mère. liC choix qu’on vous a laissé faire à l’aveugle a été votre châtiment. Vous êtes instruit. Maintenant, revenez à nous.... Si je n’étais pas en ce moment devant vous.... par le Dieu vivant!... vous eussiez ainsi paru devant moi demain.

LE ROI

Pas un tel langage! .Modère-toi, prêtre! Je n’endure pas cela. Je ne peux m’entendre parler sur ce ton.

LE GRAND INQUISITEUR

Pourquoi évoquez-vous l’ombre de Samuel ?... J’ai donné deux rois au trône d’Espagne et j’espérais laisser une œuvre solidement fondée. Je vois que le fruit de ma vie est perdu. Don Philippe lui-même ébranle mon édifice. Et maintenant, Sire.... pourquoi suis-je mandé? Qu’ai-je à faire ici?... Je n’ai point envie de réitérer cette visite.

LE ROI

I Une tâche encore, la dernière.... puis tu pourras t’en aller en paix. Que le passé soit passé et la paix conclue entre nous.... Nous sommes réconciliés?

LE GRAND INQUISITEUR

Si Philippe s’incline avec humilité.

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