‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 143 sur 438 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

CARLOS, sortant de sombres bocages, s'avance lentement et plonge dans ses pensées. Sa figure bouleversée trahit la lutte de son dme; de temps en temps il s’arrête timidement, comme s'il prêtait l’oreille à quelque chose. Le hasard le conduit devant la statue de Byblis et de Caunus ' ; il s'arrête pensif devant elle. Pendant ce temps, derrière la scène, on entend une musique champêtre de flûtes et de hautbois, qui se perd peu à peu dans le lointain. Le Prince quitte la statue dans une grande agitation; on voit la tristesse et la fureur alterner dans ses mouvements ; t( court violemment çà et là, et à la fin tombe épuisé sur un canapé. Cependant le Père DOMINGO se montre dans le fond et s'arrête quelque temps à l'observer. Enfin il s'approche; Carlos s'éveille au bruit et se lève vivement d’un air d’humeur.

CARLOS

L’archiespion me poursuit partout comme les jugements de Dieu.... Que voulez-vous? Qui cherchez-vous ici?... C'est par là, aulaut que je puis savoir, que le roi s’est retiré avec la cour.

Le roi, prince, et tous les grands sont réunis dans le bois de citronniers. La joie est générale ; pour y meure le comble, il ne manque plus que Carlos.

1. La fable de Caunus et de sa soeur Byblis est racontée fort diversement; mais le fond commun de tous les récits est l'amour iocestueuz du frère et de 1a soeur et les malheurs qui en furent 1a suite.

APPENDICE

CARLOS

Pour l’empoisonner soudain? Le roi l’Iiilippe est-il déjà las de sa bonne humeur, qu'il invite à sa table les serpents attachés à son Sis?

DOMINGO

Cela passe mon intelligence, prince. La plus belle journée de printemps.... les riants jardins.... et tout autour la campagne émaillée de fleurs. Le ciel liii-mémc lutte avec le paysage, l’art avec la nature, pour vous égayer. Semblable à un paradis, le superbe séjour d’Aranjuez nous rit de toutes parts , et pourtant dans vos yeux pas une trace de joie I

CARLOS

Dans ton riant Aranjuez, Carlos ne voit rien.... que son Ame sombre

DOMINGO

Mais ce chagrin énigmatique, que nous lisons depuis longtemps déjà dans vos yeux, qui est la terreur de votre empire et le secret de toute |a cour, a déjà arraché mainte larme aux yeux du roi, votre père.

En coule-t-il pour cela une de moins des miens? Ce cœur se guérit-il peut-être quand le sien saigne? N'a-t-il que des larmes pour son 61s unique?... Le mendiant en donne aussi sans doute à son enfant. Qu'il lire donc, ne fùt-ce qu'une goutte de pavot des mines inépuisables de son Pérou, pour endormir la douleur dans ce sein I Qu’il offre donc le magnifique tribut que la mer , son terrible vassal , lui envoie docilement des doux Indes, et qu’il voie si, à ce prix , ii pourra gagner le bourreau de son Charles.... Regardez autour de vous.... Ce paradis, votre grand roi l'a appelé dans un affreux désert.... Qu’il appelle donc.... son Carlos l’on prie.... un sourire sur mon visage.

DOMINGO

Il le fera. Seulement rompez cet horrible silence , seulement oiicrex noire cceur au cceur pafemel '. Le désir que Charles conhera à Philippe, le roi le lui accordera.

CARLOS

Fera-t-il cela?... Malheur à moil Et quand il le voudrait.... le peut-il? Etquand je le demanderais dans les dernières convulsions de l'agonie?.,, quand ce vœu exaucé pourrait ramener du séjour do la tombe mon esprit déjà envolé?.... Jamai^l

DOMINGO

Je tremble, prince.... Que me dit cette énigme?

CARLOS

Ne suis-je pas le Gis d’un grand roi ? Je partage mon père avec des hémisphères, et pourtant il faut que dans un seul vœu ce grand Gis de roi se consume à en mourir. Oh I quel vœu I... et cependant.... je puis le dire, je demande peu.... je ne demande que ce que je puis étreindre de ces deux bras....

1. Voy. p. 3. — Ce qui, dans le dialogue, est imprimé en italique a été conservé par Schiller dans la dernière rédaction du drame.

SCniLLEB. — TH. Il 13

DON CARLOS

DOMINGO

Comment? Serait-il possible, prince? K aurail-il encore quelque désir? etc. Je suis satisfait

CARLOS, aftres quelques irioments de profonde réflexion.

Cette heure, je ne l'oublierai jamais ... Avec celte heure, ma vie a commencé... Elle a fui.... ma vie a été finie.

DOMINGO

Finie, prince?.... Un faible avant-goût d'un royal avenir....

CARLOS

Elle est finie. Quand l'enfant déjà rêvait de diadèmes, que peut désirer le jeune homme?

DOMINGO, qui le regarde en l'épiant.

De les porter.

CARLOS

Homme téméraire.... vous' parlez au fils du roi Philippe. Plus un mot do cela.... Je frissonne à la pensée de celte aurore qui ne pourra luire à mes yeux que derrière le cercueil de mon père.

DOMINGO

Et pourtant, noble prince.... si Carlos désire sans espoir, quelle autre chose.... quelle autre qu’une couronne peul-il désirer? Le monde est grand.... le bras des rois s’étend loin.... *

CARLOS

Là il se brise.

Et le bras de l’Église aussi? Ohl parlez.... Philippe ne peut payer trop cher le repos de son fils *.

CARLOS

Non? pas même si mon désir insensé visait droit à son cœur? Pas même si cette soif impie ne pouvait être étanchée que par le crime le plus affreux, qui ferait reculer d’effroi et frissonner d’horreur la nature outragée ?

DOMINGO

Cela est épouvantable, prince.

CARLOS

Maintenant, vous savez tout.... Allez, et n’y pensez jamais.... Là finit la grandeur de Philippe. Son ordre peul-il faire que les astres rétrogradent, que le nord et le sud s’embrassent?... Une loi éternelle, terrible, gravée avec le sang dans notre coeur.... la règle inflexible , immuable de la nature, sc dresse contre moi; barrière menaçante que nulle puissance ici-bas ne peut renverser.

DOMINOO.

Je demeure stupéfait.... Quelle horreur monstrueuse git ici cachée , si l’espoir même de tant de trônes n’a plus aucun charme?

1. Voy. p. 3 et 4. Dans ce morceau, qui en allemand forme treize vers, fl n'y a entre le texte rie la Thalie et relui des édilions complètes qu'une seule différence digne de remarque. Au lieu des mots « que des princes se pressaient ,*i son baise-main, > Schiller avait écrit d'abord : • que des princes à cbeveut gris allaient en chancelant i son baise-main. p

î. Voy. p. 3.

APPENDICE

CARLOS

En vain votre esprit la voudrait pénétrer. Il faudrait que, comme moi, couronné roi dans le sein de votre mère, vous eussiez été élevé dans la région du trône et allaité par la Fortune même, pour pouvoir comprendre ce qui torture un prince.

DOMINGO

C’est étrange.... et, chose plus étrange encorel... c'est que votre mère, la reine, tient le même langage....

CARLOS éclate violemment.

Qua dis-tuT < Mérel... i Maudit soit ce mot sur tes lèvres! maudit soit ce nom et banni de la création I

DOMINGO

Prince I

CARLOS , allant et venant , dans une grande agitation.

Elle, ma mère?... Va, malheureux, lu m’as lancé sans pitié sur un mur.... Elle, ma mère !.... t Mère, i as-tu dit? O ciell fais ijue je pardonne à celui gui en a fait ma mère' I

DOMINGO

Ce sont les plus sacrés de tous les liens, contre lesquels ici voua blasphémez.

CARLOS

Des chaînes.... voulez-vous dire. Il n’est pas plus terrible, prenez-y garde, le bruit de celles qui résonnent dans l'abtme infernal ... Les galères vous lâchent.... la tombe vous laisse libre.... les chaînes de la damnation à la fin so brisent.... Ces liens-lâ, jamais! La tendresse do toutes les mères qui ont été et qui viendront encore ne pourra réparer de toute éternité le mal que m’a fait cette seule mère.

Qu’entends-je? Mes oreilles me trompent-ellesT Un songe m’a-t-il déçu? Toute l'Espagne aime sa reine jusqu'à l'adoration.... prince.... et vous seul vous la poursuivriez d'une telle haine'?

CARLOS est revenu à lui et parait interdit.

DOMINGO

C’est impossible , prince.... vous ne pouvez si brusquement démentir la voix do l’Erpagne; Tardent jeune homme, si enthousiaste, si ouvert à tout ce qui est beau, no peut dégénérer si monstrueusement! Quoi? prince.... la plus belle femme du monde', reine au premier aspect et s.ins trône, qui à peine a vécu vingt-deux printemps, et femme d'un vieillard.... formée par la nature pour la tendresse, pour le plaisir.... attachée à la galère tyrannique d’un hymen sans joies.... Française de naissance.... et reine.... et déclarée naguère votre fiancée? Im/iossihte, prince I incroyable I jamais' / Où jeunes et vieux brûlent sans espoir, Carlos ne peut, avectouleespéranco, demeurer glacé. Ce que tous aiment, Carlos ne peut être seul à le ha'ir; Carlos ne saurait être liuns une si singulière contradiction avec lui-même'. Non, prince.... je le jure

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