ACTE I, SCÈNE V
quand il peut dire ; « Je veux; • que Carlos n’est pas d’humeur à demeurer l’homme le plus malheureux de ce royaume , quand , pour être le plus heureux , il ne lui en coûte que le renversement des lois.
LA REINE
Vous ai-je compris? Vous espérez encore? Vous osez espérer, quand tout, tout est déjà perdu?
CARLOS
Je ne nomme perdu que.... ceux qui sont morts.
LA REINE
C’est à moi, à votre mère que prétend votre espoir? {Elle le regarde longtemps et d’un œil pénétrant; puis elle continue d'un ton digne et séoêre .) Pourquoi pas? Oh! le roi nouvellement élu peut plus que cela.... il peut anéantir par le feu les décrets du mort, il peut renverser ses images, il peut même.... qui l’en empêche ?... arracher son squelette au repos de l’Escurial , le traîner au grand jour, jeter aux quatre vents sa cendre profanée, et puis enfin , pour terminer dignement....
CARLOS
Pour l'amour de Dieu, n’achevez pas 1 ' LA REINE.
Enfin , épouser encore sa mère.
CARLOS
Fils maudit! {Il reste un moment immobile et sons voue.) Oui, c’est fini. Maintenant c’est fini.... Je sens clairement, avec évidence, ce qui eût dû toujours, toujours me demeurer obscur. Vous êtes perdue pour moi.... perdue.... perdue.... à tout jamais. Maintenant le sort en est jeté. Vous êtes perdue pour moi.... Oh! l’enfer est dans cette pensée.... L’enfer est aussi dans l’autre, celle de vous posséder.... Malheur! je ne puis saisir et embrasser cela, et mes nerfs menacent dose ronjpre.
LA REINE
Déplorable et cher Carlos! Je la sens.... je la sens tout entière, la douleur inexprimable qui se déchaîne dans votre sein. Comme votre amour, votre souffrance est infinie. Infinie, comme elle, est aussi la gloire de la vaincre. 11 la faut conquérir, jeune héros! Le prix est digne de ce rude et sublime combat, il est digne du jeune homme dans le cœur duquel la vertu de tant de royaux
DON CAR1.0S
ancêtres se fraye sa route.... Prenez courage, noble prince!... Le petit-fils du grand Charles commence bravement la lutte là où les enfants des autres hommes la cessent découragés.
Il est trop tard! O Dieu! il est trop tard!
LA REINE
Pour être homme? O Charles! que notre vertu devient grande, quand notre cœur se brise à la pratiquer ! I^a Providence vous a placé haut.... plus haut que des millions de vos autres frères. Elle a donné par privilège à son favori ce qu’elle a enlevé aux autres, et des millions d’hommes demandent : « Celui-là méritait-il, dès le sein de sa mère, de valoir plus que nous autres mortels ? ■> Allons, justifiez l’équité du ciel ! .Montrez-vous digne de marcher à la tête de l’humanité, et sacrifiez ce que nul autre ne sacrifia.
CARLOS
Je le puis en efl’et.... Pour vous conquérir, j'ai une force de géant ; mais pour vous perdre, je suis sans force.
LA REINE
Avouez-le, Carlos.... C’est la révolte d’un cœur hautain, l’amertume, l’orgueil, qui entraînent avec tant de fougue vos vœux vers votre mère. Cet amour, ce cœur que vous me sacrifiez en prodigue, appartient aux États que vous devez gouverner un jour. Voyez, vous dissipez, comme un tuteur infidèle, les biens confiés à votre garde. L’amour est votre grand devoir. Jusqu’ici, il s’est égaré vers votre mère.... Portez-le, oh! portez-le à vos royaumes à venir, et au lieu des poignards delà conscience, sentez le bonheur d’être un dieu. Élisabeth fut votre premier amour; que l’Espagne soit le second! Queje céderai volontiers, mon bon Charles, à ce plus digne objet de tendresse!
CARLOS, maürisé par son émotion, se jette à ses pieds-
Que vous êtes grande, ô femme céleste!... Oui, tout ce que vous demandez, je le veux faire.... Que cela soit! (Il se lève.) Me voici dans la main du Tout-Puissant, et je jure, je vous jure, je jure un éternel.... O ciel! non, rien qu’un éternel silence, mais non un éternel oubli.
Comment pourrais-je exiger de Carlos ce que je ne suis pas moi-même résolue d’accomplir?