‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 165 sur 438 · PRÉFACE DE DON CARLOS · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE DON CARLOS

Placée en tète du premier acte, dans le premier cahier de la Thalie.

La raison pour laquelle le public reçoit d’abord par fragments la tragédie de don Carlos est simplement le désir qu’a l’auteur d’entendre la vérité sur sa pièce, avant de l’achever. Quand on tient le regard constamment Gxé sur une même surface, il est inévitable qu’il vienne un moment où les yeux de l’observateur même le plus clairvoyant deviennent troubles, et ou les objets nagent confondus entre eux. Si le poète ne veut pas courir le risque de s’embarrasser dans son propre dédale, et de perdre, en s’occupant minutieusement du coloris des détails, la perspective de l’ensemble, il faut qu'il sorte de temps en temps de ses illusions, que son imagination, échauffée de son sujet, se refroidisse, et que l’impression d’autrui guide la sienne. Pour les œuvres favorites de notre esprit il nous arrive à peu près la même chose que pour nos maîtresses : à 1a fin, nous nous aveuglons sur leurs défauts et la jouissance émousse nos sens. Là, comme ici, de courtes séparations, do petits désaccords, sont souvent salutaires pour ranimer l’ardeur du sentiment qui s’éteint. La flamme de l’inspiration n’est point une flamme éternelle. Souvent il est nécessaire qu’elle emprunte du dehors et se renouvelle par un frottement sympathique. Combien sont précieux pour cela à un poëto des amis pleins de goût et sensibles, qui veillent sur ses créations, et gardent et soignent avec une affectueuse sollicitude l’enfant nouveau-né de son génie 1

C’est là le service que je voudrais demander au public en lui soumettant ces fragments. Lecteurs et lectrices qui sentez dans voire cœur assez de bienveillance à l’endroit de l’éditeur pour avoir souci de la perfection classique de son œuvre; mais vous surtout, écrivains de ma patrie, dont la gloire a déjà placé les noms parmi les astres, et qui maintenant ne

1. Charles- Auguste lui accorda le titre de «conseiller. » Balh. Voy. la Dio graphie.

DON CARLOS

trouvez plus de plus belle octupalion que de tendre encore la main à votre écolier et ami, et de l’attirer, en l’élevant à voua, dans votre enmpagnie, je vous adjure tous de juper digne de votre attention cql essai, et de me communiquer avec la plus rigoureuse franchise l’expression de votre sentiment. Je ne m’effraye point de votre blâme. Le jugement du monde sur ces fragments, qu’il soit ce qu’il voudra, ne me causera jamais de confusion, car ce n’est pas (wnir moi une sentence en dernier ressort. Je ne le tiendrai pour rien autre chose que l’avis instructif d’un censeur mon ami, que je pourrai mettre h profil pour corriger mon travail.... mais c’est la postérité qui est mon juge. Si j'encours le déplaisir do mes concitoyens, il est toujours encore en mon pouvoir de regagner leurs bonnes grâces, car on n’impulo plus à 1 homme les fautes du jeune homme; mais la postérité condamne sans qu’il y ait là ni accusé, ni avocat, ni témoins. L’ouvrage vit et son créateur n’est plus. Le délai accordé à la défense est passé; ce qui est une fois perdu, ce qui manque, ne peut plus être suppléé. De ce second tribunal on n’appcllo pas à un troisième. Quel bon accueil ne ferai-je donc pas à la critique qui m’ouvrira les yeux sur les défauts de ma poésie cl pourra peut-être m’aider à la tran.smellro d'autant plus exempte do taches à l’avenir plus sévère!... Si le connais.seur trouve que cette première ébauche mémo no vaut rien, s’il lui parait qu’elle manque de celte santé, de cette force vivo qui lui assurerait la durée, que dans ce cas l’esquisse tout entière soit jetée au feu.

L’histoire du malheureux don Carlos et de la reine sa belle-mère est une des plus intéressantes que je connaisse ; mais je doute fort qu’elle soit aussi louchante que saisissante. L’émotion no peut être ici, à mon sens, que le fait du jioè’le qui, entre les nombreuses façons de traiter ce sujet, saura précisément choisir celle qui adoucit, détend et amène à une tendre délicatesse la choquante dureté do la matière. Une passion comme l’amour du prince, dont la plus légère manifestation est un crime, qui lutte contre une loi irrévocable de la religion, et vient heurter sans cesse les limites mêmes de la nature, peut me faire frissonner d’horreur , mais difficilement pleurer. Une princesse, d’autre part, dont le cœur et tout le bonheur do femme sont sacriGés à une triste maxime d’Ëtat, qui est inhumainement maltraitée, par la passion, à la fois du Gis et du père, peut bien me forcer à murmurer contre la Providence et le destin, à me révolter contre les conventions de ce monde; mais fera-t-elle aussi couler mes larmes? Si cette tragédie doit attendrir, il faut que ce soit, ce me semble, par la situation et le caractère du roi Philippe. C’est sur la tournure qu’on donnera à ce rôle que repose peut-être tout le poids de la pièce. Mon plan est manqué également, si je suis dans la représentation de Philippe l’écrivain français ', et si je prends pour base dans la peinture de Carlos l’hisloire de Ferreras*. On s’attend à voir je ne sais quel monstre dès qu’il est question do Philippe 11 : ma pièce croule si l’on y trouve ce monstre, et pourtant j’espère demeurer Gdèle à l’histoire, c’est-à-dire à la

1. Schiller veut ici parler du Portrait de Philippe II, par Mercier, dont il a inséré la traduction dans le troisième cahier de la Thalie.

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