ACTE I, SCÈNE VI
LE ROI, avec quelque émolion.
Un reproche de mon amour a-t-il pu vous aflliger? Vous affliger, un mot que la plus tendre sollicitude a amené sur mes lèvres? {Il se tourne vers les grands.) Voici les vassaux de mon trône. Qu’ils disent si jamais le sommeil tombe sur mes paupières sansqu’ansoirdechaque journée J’aie examiné d’abord comment battent les cœurs de mes peuples sous les climats les plus lointains. Et j’aurais plus de souci de mon trône que de l’épouse de mon cœur?... De mes peuples, mon épée me répond et..,, le duc d’Albe ; ces yeux seuls me répondent de l'amour de ma femme.
LA REINE
Si je VOUS ai ofliensé, mon époux....
LE ROI
On me nomme l'homme le plus riche du monde chrétien ; le soleil ne se couche point dans mon empire.... Mais tout cela, un autre l’a déjà possédé, et plus d'un le possédera encore après moi. Ceci est mon bien propre. Ce qu’a le roi appartient à la fortune.... Elisabeth appartient à Philippe. Voilà la place où je suis mortel.
LA REINE
Vous craignez, sire?
Pas ces cheveux blancs, je pense? Quand j’ai une fois commencé à craindre, j’ai cessé de craindre.... {Aux grands. ) Je compte les grands de ma cour.... Le premier manque. Où est don Carlos, mon infant? {Personne ne répond.) Le jeune don Carlos commence à m’ètre redoutable. Il évite ma présence, depuis qu’il est revenu de la haute école d’Alcala. Son sang est ardent, pourquoi son regard est-il si froid? sa manière d’étre, si mesurée, si solennelle? Soyez vigilants. Je vous le recommande.
ALBE
Je le suis. Aussi longtemps qu’un cœur battra sous cette cuirasse, don Philippe peut dormir en paix. Comme le chérubin de Dieu devant le paradis, le duc d’Albe se tient devant le trône.
LERME
Oserai-je contredire, en toute humilité, le plus sage des monarques?,.. La majesté de mon roi m’inspire un trop profond respect pour que je juge son üls avec autant de promptitude et
DOS CARLOS
de sévérité. Le sang bouillant de Carlos peut inspirer des craintes, mais je ne crains rien de son cœur.
LE ROI
Comte de Lerme, vous parlez fort bien pour séduire le cœur du père. Le roi aura le duc pour appui.... Brisons là.... {Il se tourne vers sa suite.) Maintenant, je retourne sans délai à Madrid, mon devoir de roi m’y appelle. La peste de l’hérésie infecte mes peuples, la révolte croît dans les Pays-Bas. Le temps presse. Il faut qu’un exemple terrible convertisse les égarés.* Le grand serment que prêtent tous les rois de la chrétienté, je l’accomplirai demain. Je veux que cette exécution sanglante soit sans pareille. Toute ma cour y est solennellement invitée. (/I emmène la Reine, les autres suivent.)