‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 194 sur 438 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

ANGÉLIQUE , WILIIELMI.NE.

wiLHELMiNE se lève et le suit des yeux.

Singulier homme! Quand on touche cette corde, cela le frappe toujours au cœur. Il y a quelque chose d'incompréhensible dans son destin.

ANGÉUQUE, regardant autour (Telle, avec inquiétude.

Il se fait bien tard. Jamais il ne s’est fait attendre aussi longtemps.... Rosenberg.

LE MISANTHROPE

WILHELMI.NE.

11 viendra. Comme te voilà encore inquiète et impatiente!

ANGÉLIQUE

Et cette fois non sans raison, chère tante.... Si cela devait manquer! J’ai vu avec anxiété approcher ce jour.

WILHELMINr.

N’attends pas trop de ce seul jour.

ANGÉLIQUE

S’il lui déplaisait?... Si leurs caractères étaient antipathiques?... Comment puis-je espérer qu’il sera le premier pour qui il fasse une exception?... Si leurs caractères étaient antipathiques?... L’amertume blessante de mon père, et la fierté de Rosenberg, si facile à irriter! L'humeur sombre de l’un et la joie sereine et folâtre de Rosenberg!... La nature ne pouvait se jouer d’une plus malheureuse façon.... Et qui me répond qu’il ne lui défendra pas une seconde visite, justement parce que, dès la première, il aura couru risque de l’estimer?

WILHELMINF.

C’est bien possible, ma chère.... Cependant, hier encore, ton cœur ne te disait rien de tout cela.

ANGÉLIQUE

Hier! Tant que je n’ai rien vu, rien senti , rien su, que lui! Alors c’était encore la jeune fille légère et l’amante qui parlait. •Maintenant l’image de mon père me saisit et toutes mes espérances s’évanouissent. Oh ! pourquoi cet aimable songe n’a-t-il 1)U se prolonger? Pourquoi a-t-il fallu risquer sur une seule et terrible chance toute la joie de ma vie?

WILHELMINE

Ta crainte te fait tout oublier, Angélique. Depuis le jour où Rosenberg t’avoua son amour, où pour toi il rompit tous les liens qui l’attachaient à la cour, aux plaisirs de la capitale, où il s’exila volontairement dans la triste solitude de ses terres, pour être plus près de toi.... dès ce jour, la pensée de ton père a empoisonné ton repos. N’est-ce pas toi-même qui as été choquée du mystère de votre intelligence ? qui l’as poursuivi de les prières, de tes avis continuels, jusqu’à ce qu’il t’ait promis, assez à contre-cœur, de rechercher la faveur de ton père? «Mon père , disais-tu, ne tient plus aux hommes que par un seul lien ;

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il est à jamais perdu pour le monde , s’il découvre que sa fille aussi l’a trompé. »

ANGÉLIQUE , av(c Une t'ire sensibilité.

Jamais, jamais! Dieu l’en préserve!... Rappelez-le-moi souvent encore, ma tante. Je me sens plus forte, plus résolue. Tout le monde l’a trompé.... mais sa fille sera sincère. Je ne veux ouvrir mon cteur a aucune espérance qu’il fallût cacher à mon père. Ne dois-je pas cela à sa bonté? .\c' m’a-t-il pas tout donné? .Mort lui-méme aux joies de la vie, que n’a-t-il pas fait pour m’en combler? Pour mon plaisir, il a changé ce lieu en un paradis, où tous les arts rivalisent pour ravir le cœur de son Angélique et ennoblir son esprit. Je suis reine dans cet empire. C’est à mes mains qu’il a confié la divine tâche de la bienfaisance, dont il s’est démis lui-méme, le cœur saignant. C’est à moi qu’il a donné le doux pouvoir de rechercher l'indigence honteuse, de sécher les larmes cachées et d’ouvrir un asile, dans nos paisibles montagnes, à la misère fugitive.... Et pour tout cela, Wilhelmine, il ne m’impose que la facile condition de me passer d’un monde qui l’a repoussé.

WILKELMINE.

Et ne l’as-tu jamais violée, cette facile condition ?

ANGÉLIQUE

Je lui ai désobéi. Mes désirs ont franchi ces murs.... Je in’cn repens, mais je ne puis revenir sur mes pas.

WILHELMINE

Avant que Rosenberg vînt chasser dans ces bois, tu étais encore très-heureuse.

ANGÉUQUE.

Heureuse comme on l’est dans le ciel.... mais je ne puis revenir sur mes pas.

WILHELMINE

Tout a-t-il ainsi changé tout d’un coup? Et cette belle nature, autrefois ta compagne si intime, n’est-elle plus, elle aussi, la même ?

ANGÉLIQUE

La nature est toujours la même, mais non mon cœur. J’ai goûté à la vie, et ne puis plus me contenter désormais de la statue inanimée. Oh ! comme tout est changé maintenant autour de

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LE MISANTHROPE

moi! 11 a siiduit tous les objets qui frappent mes yeux. Le soleil qui monte à l’horizon n’est plus là que pour m’indiquer l’heure de sa venue, la fontaine qui verse ses eaux ne fait que murmurer son nom à mes oreilles, mes (leurs n’exhalent de leur calice que sa douce haleine.... Ne me regardez pas d’un air si sombre, chère tante.... Est-ce donc ma faute si le premier homme que j’ai rencontré en dehoi's des limites de ce domaine a été justement llosenberg?

wiLHELMiNE , Ut regardant avec émotion.

Ehère, malheureuse enfant.... Ainsi, toi aussi.... Je suis innocente, je n’ai pu l’empôcher.... Ne m’accuse pas, Angélique, si un jour tu ne peux échapper à ton destin.

ANGÉLIQUE

Vous me répétez toujours cela, chère tante. Je ne vous comprends pas.

WILHELMINE

.... On ouvre le parc.

ANGÉLIQUE

J’entends le souffle de sa Diane.... 11 vient. C’est Rosenberg. (Elle va au-devant de lui.)

FIN DE lA SCÈNE III.

ANGÉUQUE.

Ah! Rosenberg, qu’avez-vous fait? Vous avez eu grand tort.

ROSENBERG

Je n’ai pas peur de cela, ma chère amie. Ne vouliez-vous pas que nous fissions connaissance? Vous désiriez que Je parvinsse à l’intéresser.

ANGÉLIQUE

Comment? et vous voulez y panenir eu l’irritant contre vous?

ROSENBERG

Par nul autre moyen, pour le moment, à’ous m’avez raconté vous-méme combien de tentatives pour guérir la maladie de son âme avaient déjà échoué. Tous ces solennels défenseurs de l’humanité, avocats sans mission, lui ont seulement fait sentir sa su-

Sr.fcNE III.

périorilé et, une fois aux prises avec l\'loqucnce spi'cieuse de son diagrin, ils n’ont guère tenu bon. Il peut lui être indilïérent que nous croyions ou non , nous autres humains , à la justice de sa haine, mais jamais il ne soull'rira que nous en ayons une médiocre idée. Sou orgueil ne s'accommode pas de cette humiliation. Sans doute, à ses yeux, ce ne serait pas la peine de nous réfuter; mais, dans son indignation, il pourrait bien se résoudre à nous faire honte. (k;la provoquera un entretien.... c’est tout ce que nous désirions d’abord.

ANGÉLIQL'E.

Vous prenez la chose trop légèrement, cher Rosenberg.... Vous vous risquez à jouer avec mon père. Combien je redoute....

noSENBERG.

Ne redoutez rien, mon Angélique. Je combats pour la vérité et pour l’amour. Sa cause est aussi mauvaise que la mienne est bonne.

wiLHELMiNE, qui, pendant tout ce temps, a parupretxdre peu de part à la conversation.

En êtes-vous réellement aussi sûr, monsieur de Rosenberg? ROSENBERG , qui se tourne vivement vers elle, lui répond, après un court moment de silence , d'un ton sérieux :

Je pense que je le suis , mademoiselle.

WILHELMINE se lève.

En ce cas, je plains mon pauvre frère. Il lui en a coûté tant de peine pour devenir l’homme malheureux qu’il est maintenant, et , à ce que je vois , c’est chose si facile de prononcer son arrêt.

ANGÉLIQUE

Ne jugeons pas trop précipitamment, Rosenberg. Nous savons si peu de chose des événements de la vie de mon pèix;.

ROSENBERG

ils exciteront toute ma pitié pour lui, chère Angélique.... mais jamais mon estime , si réellement ils ont fait de lui un misanthrope.... Il lui en a coûté de la peine, dites-vous (ô la chanoir ?!«««) pour devenir un homme malheureux.... mais voudriez-vous entreprendre de justifier celui qui accomplit sur lui-même le malheur qu’un destin cruel lui a encore épargné? Voudriez-vous plaider la cause de l’insensé qui jette loin de lui le manteau que les brigands lui ont seul laissé?... Ou bien pourriez-vous m’in-

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diquer dans ce monde, entre le ciel et la terre, un homme plus

misérable que l’ennemi des hommes?

WaHEI.MINE.

Si, dans l’aveuglement de sa douleur, il porte la main sur des poisons là où il cherchait du soulagement, qu’avez-vous à y voir, vous autres heureux? Je ne voudrais pas rudoyer le pauvre aveugle à qui je n’ai pas d’yeux à donner.

ROSENBERG, It teint animé, et ^un ton un peu vif.

Non, par le ciel! non!... Mais mon âme s’irrite contre l’ingrat qui ferme les yeux de gaieté de cœur et maudit celui qui donne la lumière.... Que peut-il avoir souffert qui ne soit infiniment compensé par la possession d’une telle fille? Peut-il maudire un sexe qu’il voit chaque jour, à chaque heure, dans un tel miroir? Haine des hommes! Misanthrope! 11 ne l’est pas. Je suis prêt à le jurer, il ne l’est pas. Croyez-moi, mademoiselle de Hutten, il n’y a de misanthrope dans la nature que celui qui s’adore luimême ou se méprise lui-même.

ANGÉLIQUE

Allez-vous-en, Rosenberg! Je vous en conjure, partez. Dans cette disposition, vous ne pouvez vous montrer h mon père.

ROSENBERG

Vous faites très-bien de m’avertir, Angélique.... Nous avons entamé là un entretien où je suis toujours tenté de prendre parti trop vivement.... Pardonnez-moi, mademoiselle.... Aussi bien ne voudrais-je pas courir le risque de juger prématurément, car enfin ce n’est qu'aujourd’hui que je dois faire connaissance avec le père de mon Angélique.... Ainsi parlons d’autre chose. Ce visage devient si sérieux , et il faut que les regards de la fille soient sereins à mes yeux, si je veux avoir le courage de combattre pour mon amour en présence du père.... Toute la petite ville était parée, dites-moi, comme en un jour de fêle, quand j’y ai passé. Pourquoi ces apprêts?

ANGÉLIQUE

Pour rendre hommage à mon père, au jour anniversaire de sa naissance.

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