LE FILS DU P.^YSAN
Père , ça ne finira pas bien. Restons à distance de cette foule de soldats. Ce sont de bourrus camarades. Pourvu qu’ils épargnent notre peau!
LE PAYSAN
Eh quoi? Ils ne nous mangeront pas, bien qu’il y ait un peu d’effronterie dans leur fait. Vois-tu? il est venu de nouvelles troupes, elles arrivent à l’instant du Mein et de la Saalc, elles apportent du butin, les choses les plus rares. C’est à nous, si nous savons nous y prendre. Un capitaine, qu'un autre avait percé d’un coup d’épée, m’a légué une heureuse paire de dés'. Je veux une fois les essayer aujourd’hui, et voir s’ils ont en-
I. Les deux vers que traduit cette phrase sont de Goethe. U les avait écrits de sa main sur le manuscrit. Schiller n'avait point indiqué l’origiuo des dés.
SCHILICB. — TU. Il
LE CAMP DE WALLENSTEIN
core leur ancienne vertu. Il faut seulement que tu prennes un air bien piteux : ce sont de joyeux et légers compagnons ; ils aiment qu’on les cajole et les loue ; aussitôt gagné, aussitôt dissipé. S'ils nous prennent notre bien par boisseaux, il nous faut le ravoir par cuillerées ; si leurs sabres tapent dur, c’est à nous de ruser et de jouer au plus tin. (On entend des chants et des cris de joie dans la lente.) Quelle jubilation!... miséricorde divine! Et tout cela aux frais du paysan, qu’Cn écorche. Voilà déjà huit mois que cet essaim couche dans nos lits et nos étables; à plusieurs lieues à la ronde , il n’y a plus , dans tout le canton , ni ' plume ni poil; aussi, de faim et de misère, sommes-nous presque réduits à nous ronger les os. Ce n’était pas pire ni plus intolérable quand le Saxon menait encore grand bruit dans le pays, et ceux d’à présent se nomment les Impériaux !
LE ra.s.
Père , en voilà deux qui viennent de la cuisine : à les voir, il n’y a pas là grand’chose à prendre.
LE PAYSAN
Ce sont des gens du pays, des Bohèmes , du régiment de carabiniers de Terschka ; il y a longtemps qu’ils sont établis dans ces cantonnements. Tout juste les pires entre tous, ils se pavanent, se donnent des airs, et font comme s’ils étaient de trop grands personnages.pour vider un verre avec le paysan. Mais je vois là-bas, à main gauche, trois tirailleurs, assis autour d’un feu; ils m’ont bien l’air de Tyroliens. Viens, Émery! Allons à eux ; ce sont de joyeux compères, qui aiment à jaser, font les beaux et ont de la monnaie en poche. (Ils vont vers les tentes.)