‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 22 sur 438 · DON CARLOS, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

DON CARLOS, LE MARQUIS

CARLOS

Je t’ai compris. Je te remercie. Mais une telle contrainte n’est justiliée que par la présence d’un tiers. Ne sommes-nous pas frères?... Que cette comédie du rang soit désormais bannie de notre union ! Persuade-toi que nous nous sommes rencontrés dans un bal masqué, toi en costume d’esclave, et moi déguisé par fantaisie sous une robe de pourpre. Tant que dure le carnaval, fidèles à nos rôles, nous respectons ce mensonge avec une risible gravité , pour ne pas troubler la douce ivresse de la foule. Mais, à travers le masque, ton Charles te fait signe, tu me serres les mains en passant , et nous nous entendons.

C’est un divin rêve. Mais ne s’évanouira-t-il jamais? Mon Charles est-il assez sûr de lui pour braver les attraits de l’absolue puissance? Un grand jour vous attend.... un jour.... où cet

DON CARLOS

liéroï.snie.... je veux d’avance vous avertir.... succombera dans une rude épreuve. Don Philippe meurt. Cliarles hérite du plus prand empire de la chrétienté.... Un immense abîme le sépare de la race des mortels. Hier encore il était homme, aujourd'hui il est dieu. Désormais il n’a plus de faiblesses. Les devoirs éternels se taisent devant lui. L’humanité.... aujourd’hui, c’est encore un grand mot à .son oreille.... se vend elle-même à lui et rampe devant son idole. Sa compassion s’éteint avec la souffrance, sa vertu s’énerve dans les voluptés, le Pérou lui envoie de l’or pour ses folies, la cour dresse des démons pour ses vices. Il s’endort enivré dans ce ciel , que l’artifice de ses esclaves a créé autour delui. Aussi longtemps que son rêve, dure sa divinité.... Malheur à l’insensé qui, par pitié, le réveillerait! Mais alors que deviendrait Rodrigue?... L’amitié est sincère et hardie.... Les yeux malades de la Toute-Puissance no peuvent supporter ses terribles clartés. Vous ne souffrirez point l’audace du citoyen , ni moi l’orgueil du prince.

CARLOS

Elle est vraie et terrible , ta peinture des monarques. Oui , je te crois.... mais ce n’est que la volupté qui a ouvert leurs ccEurs au vice. Je suis encore pur, et j’ai vingt-trois ans. Ce qu’avant moi mille autres ont dissipé sans remords dans d’impurs embrassements, la meilleure part de l’esprit, la force virile, je l’ai conservé précieusement au souverain futur. Qu’estce qui pourrait te chasser de mon cœur, si les femmes ne le peuvent faire?

LE MARQUIS

Moi-même. Pourrai.s-je , Carlos, vous aimer encore aussi tendrement , quand il me faudrait vous craindre ?

CARLOS

Cela n’arrivera jamais. As-tu besoin de moi? As-tu de ces passions qui mendient les faveurs du trône? L’or te séduit-il? Tu es, pour un sujet, plus riche que je ne le serai jamais comme roi.... Es-tu avide d’honneurs? Dès le jeune âge, tu en avais épuisé la mesure.... tu les as refusés. Qui de nous deux sera le créancier, et qui le débiteur?... Tu gardes le silence? Tu trembles à l’idée de cette épreuve? Tu n’es pas plus sûr de toimême ?

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