‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 27 sur 438 · ACTE U, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE U, SCÈNE II

CARLOS

\â: doute! Je veux le détruire, ce doute.... Je veux m'attaclier au cœur de mon père, je veux enlever par un puissant effort, faire tomlier de ce cœur, fût-elle inébranlable comme le roc, cette écorce du doute.... Qui sont ceux qui m'ont e.xpulsé de la faveur de mon roi ? Qu’est-ce que le moine a pu offrir au père, è la place de son tils ? Quelle compensation Albe vous donnerat-il pour une vie, une paternité sacriüée à la légère! Vous voulez de l’amour!... Ici, dans ce sein , jaillit une source plus vive, plus ardente, que dans les citernes impures et bourbeiLses qu’il faut d’abord que l'or de Philippe ouvre.

PfflUPPE.

Téméraire, arrête!... Les hommes que tu te permets d'outrager sont les serviteurs de mon choix, des serviteurs éprouvés, et je.veux que tu les honores.

CARLOS

Jamais! Je me sens. Ce que font vos ducs d’Albe, Carlos le peut faire aussi, et il peut davantage. Quel souci le mercenaire a-t-il d’un royaume qui ne sera jamais son bien propre!... Que lui importe que les cheveux gris de Philippe blanchissent! Votre Carlos vous aurait aimé.... Je frémis à l’idée d’être isolé, d’être seul, seul sur un trône....

pnmiPPE, frappé de ces paroles, demeure pensif et replié sur lui-même. — Après un moment de silence.

Je suis seul.

CARLOS, avec chaleur et vivacité, en s’approchant de lui.

Vous l’avez été. Ne me haïssez plus; je veux vous aimer filialement , vous aimer avec ardeur : seulement , ne me haïssez plus.... Qu’il est ravissant et doux de se sentir gloriQé dans une belle âme, de savoir que notre joie enflamme d’autres joues , que nos angoisses agitent un autre sein , que nos souffrances humectent d’autres yeuxl... Qu’il est beau et magnifique de revenir sur ses pas avec un fils cher et bien-aimé, la main dans sa main , par la route fleurie de la jeunesse , de rêver encore une fois tout le rêve de ia vie ! Qu’il est grand et doux de se perpétuer dans la vertu de son enfant, de vivre immortel, impérissable , bienfaisant durant des siècles ! Qu’il est beau de planter ce qu’un fils chéri moissonnera un jour, d’amasser ce

DON CARI.OS

qui l’enrichira avec usure, de pressentir combien sera vive et ardente sa reconnaissance!... Mon père, vos moines ont gardé un fort prudent silence sur ce paradis.

PiiiUPPE, «on sans émolion.

O mon tils, mon fils! tu prononces toi-méme ta sentence. Tu peins, avec des couleurs ravi.ssantes , un bonlieur que.... lu ne m’as jamais donné.

CARLOS

Que le Dieu qui sait tout en soit juge!... Vous-môme, vous m’avez exclu , ainsi que du coeur paternel, de toute part à votre autorité. Jusqu’à présent, jusqu’à ce jour.... oh! cela était-il bien? cela était-il juste? jusqu’à présent il m’a fallu, moi, prince héréditaire d’Espagne, rester un étranger en Espagne, un prisonnier sur ce .sol où je serai mattre un jour. Cela était-il équitable et bienveillant?... Oh! que de fois, que de fois, mon père, j’ai baissé les yeux en rougissant, quand les ambassadeurs des potentats étrangers, quand les gazettes me racontaient les nouvelles de la cour d’Aranjuez !

PHILIPPE

Le sang bout avec trop d’ardeur dans tes veines. Tu ne saurais que détruire.

CARLOS

Employez-moi à détruire, mon père!... Oui,lesangl)ouillonne dans mes veines.... Vingt-trois ans, et rien de fait encore pour l’immortalité. Je m’éveille, je me sens.... Ma vocation au trône des rois me somme comme un créancier, m’arrache au sommeil, et toutes les heures perdues de ma jeunesse crient à mon oreille, comme des dettes d’honneur. Il est venu, le grand, le beau moment qui enfin réclame de moi les intérêts du précieux talent enfoui. L’histoire du monde m’appelle, et la gloire de mes aïeux et la trompette tonnante de la gloire. Iaî temps est arrivé de m’ouvrir l’illustre arène de la renommée..., .Mon roi, oserai-je vous exprimer la prière qui m’a amené ici?

PHILIPPE

Encore une prière? Fais-la connaître.

CARLOS

La révolte fait de menaçants progrès en Urab ant.L’iopiniâtreté des rebelles veut une vigoureuse et sage résistance, pour dompter

Page 1