‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 286 sur 438 · ACTE III, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE IV

THÉCLA

Oh! ne me parlez pas de ce travestissement! Vous voyez comme je me suis hâtée de rejeter le fardeau. (.4 la Comtesse.) Son cœur n’a plus sa sérénité. Pourquoi ne l’a-l-il plus? Est-ce vous, ma tante, qui me l’avez rendu si mélancolique? Il était tout autre pondant la route. Si calme et sans nuage! si éloquent, si enjoué ! Je voudrais vous voir toujours ainsi et jamais autrement.

MAX

Vous vous êtes trouvée soudain dans les bras de votre père, dans un monde nouveau qui vous rend hommage et qui doit charmer vos yeux , quand ce ne serait que par sa nouveauté.

Oui , bien des choses ici me charment , je ne veux pas le nier. J’aime ce théâtre gueiTier, brillant et mobile, qui renouvelle et multiplie à mes yeux une image. chérie, et rattache pour moi à la vie, à la réalité, ce qui ne me paraissait qu’un beau rêve.

MAX

Pour moi, H a changé en rêve un bonheur réel. Pendant ces derniers jours , j’ai vécu dans une île des régions éthérées ; elle est descendue sur la terre, et ce pont qui me ramène à ma vie d’autrefois, me sépare de mon ciel.

THÉCLA

Le jeu de la vie vous apparaît riant et serein, quand on porte dans son cœur un trésor assuré, et je reviens plus joyeuse, après avoir examiné ce sj)ectacle , au bien plus charmant que je possède.... {S'arrêtant tout à coup pour prendre le ton de la plaisanterie.) Que n’ai-jc pas vu, de nouveau et d’inouï, depuis le peu de temps que je suis ici ! Et pourtant tout cela doit céder à la merveille que renferme mystérieusement ce château.

LA COMTESSE, ré/lcchissarU.

Que serait-ce donc? Je connais pourtant aussi tous les recoins obscurs de cette maison.

THÉCLA , souriant.

Le chemin qui y mène est défendu par des Esprits , deux griffons montent la garde à la porte.

LA COMTESSE rit.

Ah! oui, la tour astrologique. Comment ce sanctuaire, qui

380 I.ES PICCOI.OMlN'l.

est toujours si sévèrement gardé, s’est-il ouvert à vous dès les

premières heures ?

THÉCLA

L'n petit vieillard à cheveux blancs, au visage amical, qui m’a donné tout d’abord sa faveur, m’a ouvert les portes.

MAX

C’est l’astrologue du duc, Séni.

THÉCLA

11 m’a demandé beaucoup de choses : quand je suis née, quel jour, quel mois, si c’est de jour ou de nuit....

LA COMTESSE

C’est qu'il voulait tirer votre horoscope.

THÉCLA

Il a au.ssi examiné ma main et secoué la tête d’un air inquiet ; il semblait que les lignes ne lui plaisaient guère.

LA COMTESSE

Et que dites-vous donc de cette salle ? Je ne l’ai jamais que parcourue d’un regard bien rapide.

THÉCLA

J’ai éprouvé une étrange émotion, quand j’y suis entrée tout à coup, en sortant de la pleine lumière du jour; car une sombre nuit m’environna soudain, faiblement éclairée par une lueur singulière. Autour de moi se tenaient en demi-cercle six ou sept grandes figures de rois, le sceptre à la main , et chacune portait une étoile sur la tète, et toute la lumière de la tour semblait ne venir que des étoiles. « Ce sont les planètes, me dit mon guide; elles gouvernent la destinée , voilà pourquoi elles sont représentées comme des rois. Le dernier, ce vieillard sombre et chagrin, avec une étoile d'un jaune terne, est Saturne. L’autre , avec ce rouge éclat, qui est juste en face de lui, en armure de guerre , c’est Mars , et ils procurent l’un et l’autre peu de bonheur aux hommes. » Mais à côté se tenait une belle femme ; l’étoile brillait doucement sur sa tête. C’était Vénus, me dit-il, l’astre de la joie. A gauche jiaraissait Mercure avec des ailes. Tout au milieu , un homme au visage serein , au front royal , répandait un éclat argenté; c’était Jupiter, l’astre de mon père, et la Lune et le Soleil se tenaient à ses côtés.

Page 1