‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 31 sur 438 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

CARLOS eonsidire de nouveau la lettre, et regarde le Page <f un air

incertain et scrutateur. Aprhs avoir fait un tour dans la salle.

Tu as encore tes parents? Oui? Ton père sert le roi ? C'est un enfant du pays?

LE PJIGE.

Il a péri à Saint-Quentin, colonel de la cavalerie du duc de Savoie, et il se nommait Alonzo, comte de Hénarez.

CARLOS, le prenant par la main et fixant les yeux sur lui d'un air significatif.

C’est le roi qui t'a remis cette lettre?

LE PAGE, blessé.

Gracieux prince, ai-je mérité ce soupçon?

CARLOS lit la lettre.

« Cette clef ouvre les chambres qui sont sur le derrière « dans le pavillon de la reine. La plus reculée de toutes touche « sur le cété à un cabinet où jamais ne se sont égarés les pas « d'aucun espion. Là, l'amour pourra librement, hautement « avouer ce qu'il n’a osé si longtemps confier qu'à des signes. < Les vœux de l’amant timide seront exaucés et une douce « récompense est réservée à sa modeste patience. * {Comme se réveillant tfune sorte de stupeur.) Je ne rêve pas.... je ne suis point en délire.... Voici bien mon bras droit.... voici mon épée.... voici des syllabes écrites. C’est vrai, c'est réel, je suis aimé.... je le suis..., oui, je suis, je suis aimé! {Tout hors de lui, il se précipite à travers la chambre, les bras levés au ciel.)

LE PAGE

Venez donc, mon prince, je vous conduirai.

CARLOS

Ijiisse-moi d'abord revenir à moi.... Mon âme frémit encore de toutes les terreurs d’une telle félicité. Ai-je conçu jamais un si orgueilleux espoir? Ai-je osé jamais le rêver? Où est l’homme qui s’accoutumerait si vite à être un Dieu? Qui étais-je, et qui suis-je maintenant? C’est un autre ciel, un autre soleil que ceux qui existaient avant.... Elle m’aime!

LE PAGE veut l'emmener.

Prince, prince, ce n’est pas ici le lieu.... Vous oubliez....

kk

DON CARLOS

CARLOS, sondnin glacé, (T effroi.

JP, roi, mon père! (// laisse tomber les bras, regarde timùlemcut autour délai, et commence ô revenir à lui.) C’est cfTrnyatil.... Oui, tu as raison, mon ami. Je te l'emercie : tout à l’heure, je n’étais pas bien à moi.... Qu’il me faille taire une telle félicité et l’emprisonner dans mon sein.... cela, oui, cela est aiïreux! (Prenant le Page par la main et le menant à l'écart.) Ce que tu as vu.... tu m’entends?... sans le voir, restera caché, comme un cercueil, au plus profond de ton sein. .Maintenant va! Je trouverai. Va! il ne faut pas qu’on nous rencontre ici. \a....(Le Page veut s'éloigner.) îion , pourtant. Arrête! écoute! (U Page revient. Carlos lui pose la main sur Cépaule et le regarde en face, d’un air sérieux et solennel.) Tu emportes un terrible secret, qui, semblable à ces poisons violents, brise le vase où il est gardé.... Maîtrise bien ta physionomie. Que jamais ta tête n’apprenne ce que ton sein recèle. Sois comme le porte-voix inanimé, qui reçoit et rend le .son , et lui-même ne l’entend pas! Tu es un enfant.... sois-le toujours et continue ton rôle de libre gaieté.... Qu’elle a bien su choisir son messager d’amour, la main avisée qui a écrit cette lettre! Ce n’est pas là que le roi cherche ses vipères.

LE PAGE

Et moi, mon prince, je serai lier de me savoir possesseur d’un secret que le roi lui-môn)e ignore....

CARLOS

Folle vanité d’enfant! c’est là ce qui doit te faire trembler.... S’il arrive que nous nous rencontrions en public, tu t’approcheras de moi d’un air timide et soumis. Que jamais la vanité ne te pousse à laisser voir combien l’infant te veut de bien! Tu ne peux commettre de plus grand crime, mon fils, que de me plaire.... Ce que tu pourras avoir désormais à me transmettre, ne l’exprime jamais par des syllabes, ne le conlie pas à les lèvres; que ton message ne suive pas la voie frayée , la voie commune des pensées. Tu parleras par le mouvement des cils, du doigt; je t’écouterai du regard. L’air, la lumière qui nous entourent sont les créatures de Philippe; les murailles muettes sont à sa solde.... On vient.... (La chambre de la Reine s’ouvre et le duc dCAlbe en sort.) Pars! A revoir!

Page 1