ACTE II, SCÈNE V
CAHLOS, après un moment de silence, avec dignité et fierté.
Vous êtes susceptible, duc.... et à bon droit. 11 y avait, je dois l’avouer, peu de ménagement de ma part à employer contre vous des armes dont vous n'êtes pas en état de vous servir contre moi.
ALBE
Pas en état?...
CARLOS, lui tendant la main, avec un sourire.
C’est dommage que , tout Juste en ce moment , le temps me manque de vider avec Albe cette noble querelle. Une autre fois...,
ALBE
Prince , nous nous méprenons tous deux , et d'une façon tout opposée. Vous, par exemple, vous vous portez de vingt ans en avant, dans l’avenir; moi, je vous reporte d’autant en arrière.
CARLOS
Eh bien?
Et reculant ainsi , je me demande involontairement combien de nuits consacrées à sa belle épouse portugaise, votre mère, le roi aurait bien sacrifiées pour acquérir à sa couronne un bras comme celui-ci. Il savait, sans doute, à quel point il est plus facile de propager les monarques que les monarchies.... à quel point c’est plus vite fait de pourvoir le monde d’un roi , qu’un roi d’un monde.
CARLOS
C’est très- vrai! Pourtant, duc d’ Albe, pourtant...,
ALBE
Et combien de sang, de sang de votre peuple a dû couler, avant que deux gouttes du sien pussent faire de vous un roi.
CARLOS
C’est très- vrai, par le ciel!... et vous avez renfermé là en deux mots tout ce que l’orgueil du mérite peut opposer à l’orgueil des privilèges fortuits?,.. Mais venez-en à l’application. Voyons, duc d’Albe !
ALBE
Malheur au tendre nourrisson qui se nomme Majesté, s’il ose se railler de sa nourrice ! Qu’il lui est doux de se laisser
DON CARLOS
aller au sommeil sur le souple coussin de nos victoires ! A la couronne ne brillent que les perles, et non sans doute les blessures par lesquelles elle a été conquise..,. Cette épée a dicté les lois espagnoles à des peuples étrangers; elle a brillé, comme la foudre, devant le Dieu crucifié; elle a ouvert à la semence de la foi, sur cet hémisphère , de sanglants sillons : Dieu jugeait dans le ciel; moi, spr la terre....
Dieu ou le diable, il n'importe! Vous étiez son bras droit. Je sais bien cela.... et à présent n’en parlons plus, je vous en prie. Je voudrais me garder de certains souvenirs.... J’honore le choix de mon père. Mon père a besoin d’un ducd’Albe; qu’il ait besoin d’un tel homme, ce n’est pas lè ce que je lui envie. Vous êtes un grand homme.... Soit encore! je le crois presque. Seulement, je crains que vous ne soyez venu quelques milliers d’années trop tôt. Un duc d’Albe , telle serait ma pensée, était fait pour paraître à la fin de tous les temps. Quand la rébellion gigantesque du vice aura épuisé la patiei\ce du ciel , que la riche moisson des méfaits , dressant ses épis pleins et mûrs , voudra un moissonneur MUS pareil , alors vous serez à votre place.... O Dieu ! mon paradis! ma Flandre?... Mais je ne dois pas avoir maintenant cette pensée. Silence à cet égard! On dit que vous emportez une provision de sentences de mort, signées d’avance. C’est une prévoyance louable. On n’a jdus de la sorte aucune chicane à craindre.... O mon père, que j’ai mal compris ton intention! Je te reprochais ta dureté, parce que tu me refusais une de ces missions où brillent tes ducs d’Albe.... C’était le commencement de ton estime.
ALBE
Prince, ce mot mériterait....
CARLOS, ccUitant.
Quoi?
ALBE
.Mais le titre de fils du roi en garantit Carlos.
CARLOS, poiiaiH la main à son épée.
Ceci veut du sang.... L’épée hors du fourreau,. duc!
ALBE, l'roulcmcnt.
Contre qui?