ACTE I, SCENE VII
reculer et en perdre le fruit? A l'état de simple projet, c’est un crime vulgaire; accompli, c’est une entreprise immortelle; et si elle réussit, elle est aussi pardonnée; car tout succès est une sentence de Dieu.
ra VALET DE CHAMBRE entre.
Ia‘ colonel Piccolomini !
LA COMTESSE, t'ivemciit.
Qu’il attende.
WALLENSTEIN
Je ne puis le voir maintenant. Une autre fois.
LE VALET DE CH.AMBBE
11 ne demande qu’un instant. C’est, dit-il, une affaire pressante qui l’amène....
WALLENSTEIN
Qui sait ce qu’il nous apporte? Je veux pourtant l’entendre.
LA COMTESSE, riant.
Mlle peut bien être pressante pour lui ; pour toi, elle peut se remettre.
WALLENSTEIN
Qu’est-ce ?
Tu le sauras plus tard; pense maintenant à expédier Wrangel. {Le Valet de chambre sort.)
WALLENSTEIN
S’il y avait encore un choix possible.... s’il s’offrait une issue moins violente.... maintenant encore, je suis prêt à la choisir et à éviter la dernière extrémité.
LA COMTESSE
Ne demandes-tu rien de plus? Une telle route est là, tout près de toi. Renvoie ce Wrangel, oublie tes anciennes espérances , répudie ta vie passée, décide-toi à en commencer une nouvelle, ba vertu a aussi ses héros , comme la gloire , la fortune. Rends-toi .sur-le-champ à AMenne, près de l’empereur; prends avec toi une cassette bien remplie , déclare que tu n’as voulu qu’éprouver la fidélité de ses serviteurs, que te jouer du Suédois.
ILLO
Il est aussi trop tard pour cela. On en sait trop. Il ne ferait que porter sa tête sur le billot.
LA Monr DE WALLEXSTEIN.
LA COMTESSE
Je ne crains pas cela. Les preuves manquent pour le juger légalement; on évitera l'arbitraire. On laissera le duc se retirer tranquillement. Je vois comment tout se passera. Ix> roi de Hongrie paraîtra, et il s'entendra de soi-méme que le duc s'en va; il n’y aura nul besoin d'explication préalable. Le roi fera prêter serment aux troupes, et tout rc.stera dans l’ordre habituel. Un beau matin, on ne voit plus le duc. En même temps, tout s’anime dans s(?s chiUeaux. Là il se met à chasser, à bitir , il entretient des haras , se forme une cour, distribue des clefs d’or, a une grande table hospitalière, bref c’est un grand roi.... en petit! Et parce qu’il saura prudemment se résigner à n’avoir plus en réalité aucune importance , aucune valeur , on le laissera se donner les apparences qu’il voudra ; il paraîtra un grand prince jusqu’à sa mort. Eh quoi! le duc alors est un de ces hommes nouveaux élevés par la guerre, une créature éphémère ' de la faveur de la cour, qui fait à mêmes frais des barons et des princes. .
WALi.ENSTEiN se lève, vivement ému.
Montrez-moi un chemin pour sortir de cette anxiété , puissances secourables! un chemin que, moi, je puisse suivre.... Je ne puis, comme tel héros en parole, tel hâbleur de vertu, m’exalter et me complaire dans ma bonne volonté et mes pensées.... je ne puis dire, en fanfaron, au bonheur qui me tourne le dos : c Va ! je n’ai pas besoin de toi !» Si je n'agis plus , je suis anéanti. Je veux bien ne reculer devant aucun sacrifice, aucun danger, jiour éviter ce dernier pas, cette extrémité; mais plutôt que de tomber dans le néant, que de finir si misérablement après un si glorieux début, plutôt que de voir le monde me confondre avec ces malheureux qu’un même jour crée et renverse, ah ! que plutôt le siècle présent et les races futures ne me nomment qu’avec horreur! que plutôt le nom de Friedland désigne désormais tout acte exécrable !
1. La plupart des éditions ont ici ; ùberndc/iliget Gescluépf; celle de 1839, en un seul volume, a übermâcbliges (« d’une puissance excessive »). J’ai suivi la première leçon. Elle est confirmée par le dictionnaire de Campe, qui seulement, en citant ce passajo, écrit ûbernachliges pour übernàchtiget.