‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 334 sur 438 · ACTE I, SCfcNE VII · texte numérisé non relu

ACTE I, SCfcNE VII

LA COMTESSE

Qu’y a-t-il donc là qui soit si fort contre nature? Je ne puis le trouver, dis-le-moi.... Oh! ne laisse pas les sombres fantômes de la superstition dominer ton esprit si lucide. Tu es accusé de haute trahison ; à tort ou à raison , ce n’est pas la question en ce moment.... Tu es perdu si tu n'uses promptement de la force que tu possèdes. Eh! où vit donc la créature si ])acifique, qui ne défende sa vie avec toutes les forces de sa vie ? Uu’y a-t-il de si hardi que la nécessité n'excu-se?

WALLENSTEIN

Ce Ferdinand me témoignait autrefois une si grande faveur ! Il m'aimait, il m’estimait, nul n’était plus près de son cœur. Quel prince a-t-il honoré autant que moi ?... Et finir ainsi!

LA COMTESSE

Tu te souviens si fidèlement de la moindre faveur, et tu n’as pas de mémoire pour les offenses? Faut-il que je te rappelle comment on a récompensé à Ratisbonne tes fidèles services? Tu avais blessé tous les princes de l’empire; pour l’agrandir, lui .seul, tu avais attiré sur toi la haine, l’exécration du monde entier; tu n’avais pas un seul ami dans toute l’Allemagne, parce que tu n’avais vécu que pour ton empereur. Tu ne cherclias d’autre appui que le sien dans cet orage qui , à la diète de Ratisbonne , se forma contre toi.... Et lui alors te laissa tomber , tomber comme une victime offerte au Bavarois , à l’arrogant Bavarois ! Ne dis pas qu’en te rendant ta dignité , il a expié celte première, celte criante injustice. Ce n’est certes pas sa bonne volonté, c’est la loi de la dure nécessité qui t’a remis à cette place qu’on eût bien voulu te refu.ser.

WALLENSTEIN

Ce n’est pas à leur bonne volonté , cela est vrai , ni à son penchant pour moi , que je suis redevable de cette dignité. Si j’en abuse, au moins n’abusé-je de la confiance de personne.

LA COMTESSE

Confiance ? Penchant?... On avait besoin de toi. C’est la nécessité, cette maîtresse impétueuse, qui ne se paye pas de noms creux, de figurants, qui veut le fait et non l’apparence, qui cherche toujours le plus grand et le meilleur, et le place au gouvernail, quand elle devrait le tirer du milieu de la populace....

LA MORT DK NVA LLEXSTEI N.

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c'est elle qui t’a élevé à celte dignité et t’en a expédié le brevet ; car bien longtemps, et jusqu'au jour où elle ne le peut plus, cette race d’hommes se tire d’afTaire avec des Ames vénales et serviles, avec les marionnettes de son invention.... Mais quand la dernière extrémité les pres.se, quand la creuse apparence est impuissante , alors ils tombent dans les fortes mains de la nature, du génie colo.ssal qui n'obéit qu’à lui-méme, ne connaît pas les conventions, et traite avec eux, leur imposant ses conditions , sans se soumettre aux leurs.

WALLENSTEIN

11 est vrai qu’ils m’ont toujours vu tel que je suis ; je ne les ai pas trompés dans le marché; car je n'ai jamais pensé qu’il valût la peine de cacher l’aîidace empiétante de mon caractère.

LA COMTESSE

Loin de là.... tu t’es toujours montré redoutable. Ce n’est pas toi , toi qui toujours es resté tidèle à toi-méme, ce sont eux qui ont tort , eux qui te craignaient et qui cependant ont mis la puissance dans tes mains ; car un caractère propre qui s’accorde avec lui-méme a toujours raison ; il n’y a d’autre tort que de se contredire. Étais-tu un autre homme, lorsque , il y a huit ans, tu parcourus, avec le fer et la flamme, les cercles de l’Allemagne , que tu promenas sur toutes les contrées le fléau de la guerre, bravant toutes les ordonnances de l’empire , n’exerçant que le terrible droit de la force , et foulant aux pieds toute souveraineté, pour étendre la domination de ton sultan? C’était alors le moment de rompre ta fière volonté, de te rappeler à l’ordre! .Mais naturellement ce qui était utile à l’empereur lui plaisait fort , et il imprima en silence son sceau impérial sur ces attentats. Ce qui alors était juste, parce que tu le faisais pour lui, deviendrait-il tout à coup infime, en se tournant contre lui?

WALLENSTEIN, se levant.

Je n’ai jamais envisagé les choses de ce point de vue.... Oui! cela est réellement ainsi. Cet empereur a accompli dans l'empire par mon bras des actes qui , dans l’ordre , n'auraient jamais dû s’accomplir, et même le manteau de prince que je porte, j'en suis redevable à des services qui sont des crimes.

LA COMTESSE

Conviens donc qu'entre toi et lui il ne peut être question de

ACTK I, Sr.KN'K VU.

devoir et de droit, mais seulement de force et d’occasion! I.e moment est venu de faire la somme du grand compte de ta vie; les présages de victoire t’apparaissent à la voûte des deux , les planètes t’annoncent le succès et te crient d’en haut : « Iæ moment est venu ! » Est-ce en vain que tu as mesuré toute ta vie le cours des astres?... que tu as manié le quart de cercle et le compas?... imité sur ces murs le zodiaque et la sphère céleste, et disposé autour de loi, en sigpes muets pleins de présages, les sept dominateurs du de.stin? N’était-ce que pour t’en faire un jeu frivole? Tout cet appareil ne mène-t-il à rien, et n’y a-t-il aucun sens dans cet art stérile, puisqu’il est sans valeur pour toi-méme et ne peut rien sur toi au moment décisif? WALLENSTEiN , peiuUml ces dernières paroles, s'est promené dtins la chambre , l’esprit nfitc et en travail; tout à coup il s'arrête et interrompt la Comtesse.

llappelez-moi Wrangcl, et que trois courriers sellent leurs chevaux sans délai.

Enfin, Dieu soit loué! {Il sort précipitamment.)

WALLENSTEIN

C’est son mauvais génie et le mien. Il le punit par moi, par l’instrument de son ambition , et je compte bien aussi ipie le glaive de la vengeance est déjà aiguisé contre ma poitrine. Celui qui sème les dents du dragon ne doit pas se promettre une joyeuse récolte. Tout méfait porte dans son sein son génie vengeur, la funeste attente.... 11 ne peut plus se lier à moi ,je ne jjuis donc plus reculer. ,\insi advienne ce qui doit advenir ! Iai destin, en fin de compte , a toujours raison; car le cœur, au dedans de nous , est l’impérieux ministre de ses arrêts, (/t Terzky.) Amène-moi Wrangel dans mon cabinet; je parlerai moi-même aux courriers. Envoyez chercber Octavio. (A la Comtesse , qui a pris un air triomphant.) Ne vous livrez pas à l'ivresse de la joie, car les puissances du destin sont jalouses. Triompher avant le temps, c’est empiéter sur leurs droits. Nous déiiosons la semence entre h'urs mains; |iroduira-t-elle le bonheur ou le malheur? Iâi lin seule nous l'apiirend. (l’ciulant qu'il sort, la toile tombe. }

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