‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 38 sur 438 · ACTE II, SCÈNE YlII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE YlII

LA PRINCESSE

Charmante curiosité, que vous avez pourtant bien vite apaisée, comme j’en pourrais témoigner. (Après unmoment de silence, d'un Ion significatif.) Oh! je ne puis m'empêcher d’estimer l’homme modeste qui , pour ménager la pudeur d’une femme , s’embarrasse dans de tels mensonges.

CARLOS, d'un ton de cordiale franchise.

Princesse, je sens moi-même que je ne fais qu’aggraver ce que je veux réparer. Épargnez-moi un rôle que je suis absolument incapable de jouer jusqu’au bout. Vous cherchiez dans cette chambre un refuge contre le monde. Vous vouliez ici, sans être écoutée par les hommes, vous livrer aux vœux secrets de votre cœur. Moi, enfant du malheur, je me montre; et voilà ce beau songe troublé.... Aussi dois-je, pour ma peine, par une fuite rapide.... (Il veut sortir.)

LA PRINCESSE, sutprise et déconcertée, mais se remettant bientôt.

Prince.... oh! cela est méchant.

CARLOS

Princesse, je comprends ce que signifie un tel regard, dans ce cabinet, et j’honore cet embarras de la pudeur. Malheur à l’homme que la rougeur d’une femme enhardit! Je suis intimidé, quand les femmes tremblent devant moi.

LA PRINCESSE

Est-ce possible?.... C’est un scrupule sans exemple dans un jeune homme, dans un fils de roi! Oui, prince.... maintenant il faut absolument que vous restiez auprès de moi, maintenant je vous en prie moi-même. Il n’y a pas de jeune fille dont une telle vertu ne dissipe l’inquiétude. Cependant savez-vous que votre soudaine apparition m’a effrayée au milieu de mon air favori ? (Elle le conduit au sofa et reprend son luth.) Cet air, prince Carlos, il faudra que je le joue encore une fois; votre punition sera de m’écouter.

CARLOS s'assied, non satis quelque contrainte, auprès de la Princesse.

Punition aussi digne d’envie que ma faute.... et en vérité ce chant m’a tellement plu, il était si divinement beau, que je l’entendrais volontiers, même une troisième fois.

nON CARLOS.

LA PRINCESSE

Quoi? Vous avez tout entendu ? C’est aiïreux, prince.... Jecrois même qu’il était question d'amour?

CARLOS

Et, si je ne me trompe, d’un amour heureux.... le texte le plus charmant dans cette charmante bouche, mais sans doute moins vrai que charmant.

IJi PRINCESSE.

Moins, moins vrai?,.. Et ainsi vous doutez?...

CARLOS, scnevsemml.

Je doute presque que Carlos et la princesse d’Éboli puissent jamais s’entendre, s’il s’agit d’amour. (La Princesse parait étonnée; il le remarque et continue d'un ton de légère galanterie :) Car qui, à la vue de ces joues de rose, qui pourra croire que la passion ait agité ce cœur? Une princesse d’Éboli court-elle le danger de soupirer en vain et sans être écoutée? Celui-là seul connaît l’amour qui aime sans espérance.

LA PRINCESSE, retrouvant tout son enjouement.

Oh! taisez-vous. C’est vraiment terrible à entendre.... Et sans doute ce destin paraît vous poursuivre, vous plus que tout autre, et surtout aujourd’hui.... aujourd’hui. (Le prenant par la main, avec un intérêt insinuant.) Vous n’êtes pas gai, mon bon prince.... Vous souffrez.... Par le ciel, vous souffrez certainement beaucoup! Est-ce possible? Et pourquoi souffrir, prince? appelé, invité comme vous l’êtes, à jouir de ce monde, comblé de tous les pré.scnts delà nature prodigue, ayant tout droit aux joies de la vie? A'ous.... le fils d’un grand roi, et plus que cela, bien plus encore, vous qui déjà dans votre royal berceau, avez été doué de ces dons qui même obscurcissent l’éclatante splendeur de votre rang? Vous.... qui dans 1e sévère tribunal des femmes ne voyez siéger que des juges séduits, dans ce tribunal qui prononce sans appel ni contradiction sur le mérite et la gloire des hommes ? Vous à qui il suflit de regarder pour vaincre ; qui savez enflammer en demeurant froid ; qui, s’il vous plaît d’aimer, devez prodiguer en vous jouant les joies célestes, le bonheur divin?... Quoi? l’homme que la nature a comblé de dons également efficaces et pour le bonheur de milliers de mortels et pour celui d’un petit nombre de cœurs, cet homme serait lui-même malheureux?...

Page 1