ACTE II, SCÈNE X
Le prince Carlos et moi, nous nous sommes rencontrés cette après-midi dans l’antichambre de la reine. 11 in’oITense. Nous nous échaulfons. I.a querelle devient bruyante. Nous tirons nos épées. La reine, au bruit, ouvre la porte, se jette entre nous, et regarde le prince d’un regard d'intimité des|)otique. Ce n’a été qu’un regard.... Son bras s’arrête comme pétrifié.... il vole à mon cou.... Je sens un ardent baiser.... il a disparu.
DOMINGO, après un moment de silence.
Cela est très -suspect.... Duc, vous me rappelez quelque chose.... De semblables [«osées, je l’avoue, ont germé depuis longtemps dans mon sein.... j’écartais ces rêves, je ne les ai encore confiés à personne. Il y a des lames à deux tranchants, des amis douteux.... je les crains. Les hommes sont difliciles è distinguer, plus difficiles à pénétrer. Des paroles échappées sont comme des confidents offensés.... J’ai donc enseveli mon secret, jusqu’à ce que le temps le mit au jour. Rendre aux rois certains services est chose dangereuse, duc.... Ce sont de ces traits hasardés, qui, s’ils manquent la proie, reviennent frapper celui qui tire.... Ce que je dis, je pourrais le jurer sur la sainte hostie.... mais un témoignage oculaire, un mot surpris, une feuille de papier, pèsent plus dans la balance que mon sentiment le plus vif.... Quel malheur que nous soyons en Espagne!
ALBE
Pourquoi en Espagne?
DOMINGO
Dans toute autre cour, la passion peut s’oublier. Ici , elle est avertie par des lois inquiètes. Les reines d’Espagne ont de la peine à pécher.... je le crois.... mais seulement en un point.... juste à celui où nous aurions le plus de chances de les surprendre.
ALBE
Écoutez-moi encore.... Carlos a été reçu par le roi aujourd’hui. L’audience a duré une heure. 11 a demandé le gouvernement des Pays-üas. Il l’a demandé d’une voix haute et animée; je l’entendais du cabinet. Ses yeux étaient rougis [«r les pleurs, quand je l’ai rencontré à la porte. L’après-midi, il m’apparait avec un air de triomphe. 11 est ravi que le roi m’ait
ECl'lU.FJt. — TH. II
L)ÜN CARI.OS.
proféré. 11 lui en sait gré. Les choses ont changé, dit-il, et en mieux. Il n’a jamais su feindre. Comment dois-je accorder ces contradictions? Le prince est tout heureux d'avoir eu le dessous, et moi, le roi m’accorde une faveur avec tous les signes de sa colère..,. Que dois-je croire? En vérité, cette nouvelle dignité ressemble à un bannissement plutôt qu’à une faveur.
DOMINGO
Ainsi les choses en seraient venues à ce point? A ce point? Et un instant ruinerait ce que nous avons édifié durant des années? Et vous êtes si tranquille? si calme?... Connaissez-vous ce jeune homme? Pressentez-vous ce qui nous attend s’il devient puissant?... Le prince.... je ne suis pas son ennemi. D’autres soins troublent mon repos, des soins qui ont pour objet le trône. Dieu et son Église. L’infant (je le connais.... je pénètre son âme) couve un horrible projet.... Tolédo.... le projet, dans son ambitieux délire, de gouverner et de se soustraire à notre sainte foi. Son cœur s’est enflammé pour une nouvelle vertu , qui , orgueilleuse, et assurée, et se suflisant à elle-même, ne veut mendier l’appui d’aucune croyance.... 11 pense! Sa tète est échaudée par une étrange chimère.... il honore riiomme.... Duc, est-il fait pour devenir notre roi ?
ALBE
Fantômes que cela! Ouoi de plus? Peut-être aussi l’orgueil d’un jeune homme qui voudrait jouer un rôle.... Lui reste-t-il un autre choix? Gela passera, quand une fois sou tour sera venu de commander.
J’en doute.... Il est fier de sa liberté, non fait à la contrainte, par laquelle il se faut résigner à acheter la contrainte d’autrui.... Convient-il pour notre trône? Ce génie audacieux et gigantesque rompra les lignes de notre politique. En vain j’ai essayé d’énerver ce courage hautain dans les voluptés du temps présent: il a triomphé de cette épreuve.... Une telle âme, dans un tel corps, est terrible.... et Philippe louche à sa soixantième année.
ALBE
Vos regards s’étendent très-loin.
DOMINGO
Lui et la reine ne sont qu’un. Diÿà, dans lu sein de tous deux,