ACTE II, SCÈNE XV
CARLOS, avec confiance.
Elle est vertueuse.
Elle l’est dans l’intérêt de son amour.... Cette vertu , je crains fort de la connaître.... qu’elle est loin de s’élever à la hauteur de cet idéal qui , conçu avec une grêce lière et charmante dans le sol maternel de l’âme , germe spontanément et pousse , sans le secours du jardinier, des fleurs abondantes ! C’est un rejeton exotique, qu’on a développé, en imitant le climat du Midi, sous un ciel plus rude : éducation, principes, nomme-le comme tu voudras, innocence acquise, gagnée sur la chaleur du sang par la ruse et par de durs combats , et mise exactement , consciencieusement, au compte du ciel qui la commande et la paye. Réfléchis toi-même. Pourra-t-elle jamais pardonner à la reine qu’un homme ait passé avec indill'érencc devant sa vertu à elle, fruit d'un pénible combat , pour se consumer d’un feu sans espoir dont l’objet est la femme de Philippe '!
CARLOS
Connais-tu donc si bien la princesse ?
LE MARQUIS
Non assurément. Je l’ai à peine vue deux fois. Mais laisse-moi seulement te dire un mot encore : il m’a semblé que du vice , elle évitait avec soin tout ce qui donne prise , et qu’elle connaissait parfaitement sa vertu. J’ai vu aussi la reine. O Charles! combien est différent tout ce que j’ai remarqué là ! Dans sa grandeur innée et sereine , ne connaissant ni l’insouciante légèreté , ni les calculs pédants des bienséances apprise.s , également éloignée de l’audace et de la crainte , elle marche d’un pas ferme et héroïque dans cet étroit sentier du milieu , dans le sentier de la vraie décence, ignorant quelle a conquis l’adoration, là où jamais elle ne s’accorda, même en rêve, son propre suffrage. Mon Charles reconnalt-il aussi dans ce miroir , maintenant encore. son Éboli?... La princesse est restée ferme parce qu’elle aimait; l’amour était expressément stipulé dans sa vertu. Tu ne l’as point récompensé.... elle succombe.
CARLOS , avec une certains vivacité.
Non! non! {Après s'être promené avec agitation.) Non, te dis-je.... Oh ! si Rodrigue savait combien il lui va mal de ravir à son
DON CAÏU.OS.
Cliarles la plus divine des félicités , la croyance à l'humaine vertu !
LE MARQUIS
Mérité-je ce reproche ?... Non, bien-ainié de mon Ame, ce n'est pas là ce que je voudrais , non , par le Dieu du ciel !... Üh! celle Kboli.... elle serAit à mes yeux un ange, et je me prosternerais respectueusement, avec toi> devant sa gloire, si elle n’avait pas.... appris ton secret.
CARLOS
Vois combien ta crainte est vaine. A-t-elle d’autres preuves que celles qui la couvriraient de honte? Achètera-t-elle au prix de son honneur le triste plaisir de la vengeance ?
LE MARQUIS
Plus d’une déjà , pour effacer un affront qui l’a fait rougir , s’est sacriliée à la honte.
CARLOS , se levant avec vivacité.
Non, cela est trop dur, ti-op cruel! Elle est fière et noble; je la connais et ne crains rien. En vain tu essayes de troubler mon espoir. Je parlerai à ma mère.
LE MARQUIS
Maintenant ? Pourquoi ?
CARLOS
Je n’ai plus rien à ménager.... il faut que je connaisse mon sort. Vois seulement comment je pourrai lui parler.
Et tu veux lui montrer cette lettre? Réellement , le veux-tu ?
CARLOS
Ne m’interroge pas là-dessus. Le moyen, à cette heure , rien que le moyen de lui parler!
LE MARQUIS , <f u)i ton significatif.
Ne m’as-tu pas dit que tu aimais ta mère?... Tu as l’intention de lui montrer cette lettre ? ( Carlos baisse les yeux et garde le silence.) Carlos, je lis quelque chose sur ta physionomie.... qui est tout nouveau pour moi.... que je ne soupçonnais pas jusqu'à ce moment.... Tu détournes les yeux de moi? Ainsi il serait vrai ?... Ai-je donc réellement bien lu ? Laisse-moi voir....
{Carlos lui donne la lettre. Le ‘Marquis la déchire. )