ACTE II, SCÈNE XV
CARLOS
Quoi ? Es-tu en délire? {Avec un ressentimenl contenu. ) En vérité.... je l'avoue.... je tenais beaucoup à cette lettre.
LE MARQUIS
Cela m'a paru ainsi.... Voilà pourquoi je l'ai déchirée. ( Le .Marquis fixe un ail pénétrant sur le Prince , qui le regarde d'un air de doute. Long silence. ) Parle donc.... qu'a de commun la profanation de la couclie royale avec ton.... ton amour ? Est-ce Philippe qui était redoutable pour toi ? Quel lien peut rattacher la violation des devoirs de l'époux à tes audacieuses espérances ? Ah! maintenant , sans doute, j'apprends à tu connaître. Combien jusqu'ici je comprenais mal ton amour!
Comment , Rodrigue ? Que crois-tu ?
LE MARQUIS
Oh ! je sens quelle habitude je dois perdre. Oui naguère , naguère , c’était tout autrement. Tu' étais alors si riche , si ardent.... si riche! Tout un monde trouvait place dans ton vaste sein. Tout cela maintenant a péri , dévoré par une passion , par un petit intérêt personnel. Ton cœur est mort. Pas une larme pour l'allreux destin des Provinces-Unies , plus une seule larme !... O Charles, que tu es devenu pauvre, pauvre à mendier , depuis que tu n’aimes plus personne que toi !
CARLOS se jette sur un fauteuil. — Apràs une pause , avec des larmes étou/fées à grand’peine.
Je sais que tu ne m’estimes plus.
LE MARQUIS
Ne dis pas cela , Charles. Je connais cette effervescence. C’était l’erreur de sentiments louables. La reine t’appartenait , elle t’a été ravie par le roi.... Cependant jusqu’ici tu te déflais modestement de tes droits. Peut-être Pliilippe était-il digne d’elle. Tu n’osais encore que bien bas prononcer un jugement définitif. l..a lettre a tranché la question. Le plus digne , c’était toi. Alors , avec une joie orgueilleuse , tu as vu le sort convaincu de tyrannie , de rapt. Tu as triomphé d’étre l’offensé ; car souffrir l’injustice flatte les grandes âmes. Mais ici ton imagination s’est égarée.'... Ton orgueil avait satisfaction..,, ton cœur s'est pro-
DON CARLOS
mis l’espérance. Vois, je le savais bien, cette fois tu t'étais mal compris toi-méme.
CARLOS , ému.
Non , Rodrigue, tu te trompes fort. Je ne i>ensais pas aussi noblement, loin de li , que tu aimerais à me le faire croire.
LE MARQUIS
Te connaîtrais-je donc si fK‘U ? Vois, Charles, quand tu t’égares , je cherclie toujours entre cent vertus celle que je dois accuser de la faute. Mais, maintenant que nous nous conqirenons mieux, soit! Tu parleras à la reine, il faut que tu lui parles....
CARLOS , se jetant à son cou.
Ah! combien je rougis près de toi !
LE MARQUIS
Tu as ma parole. Abandonne-moi le reste. Une pensée impétueuse, hai’die, heureuse, s’élève dans mon imagination.... Je veux que tu l’entendes, Charles, d’une plus belle bouche.... J’arriverai à la reine. Peut-être dès demain le résultat sera-t-il obtenu. Jusque-là , Charles , n’oublie pas qu’un projet enfanté par une haute raison et dont les soudrances de l’humanité pressent l’exécution , ne doit jamais , eùt-il échoué mille fois , être abandonné.... Entends-tu ? Souvien.s-toi de la Flandre.
CARLOS
Oui , tout ce qui me sera commandé par loi et par la sublime vertu.
LE MARQms va à une fenêtre.
I.e temj)S est passé. J’entends ta suite. ( Its s’embrassent.) Nous voilà de nouveau prince et vassal.
CARLOS
Tu retournes sur-le-champ à la ville ü
LE MARQUIS
Sur-le-champ.
* Arrête. Encore un mot. J’allais oublier cela.... Un renseignement de la plus haute importance.... les lettres pour le Brabant ■ sont ouvertes jiar le roi. Sois sur tes gardes. La poste du royaume a , je le sais , des oixlres secrets....