‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 6 sur 438 · ACTE I. SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I. SCÈNE II

CASLOS.

Persuade-toi que je suis un orphelin que fa compassion a recueilli auprès d’un trône. Car enfin, je ne sais pas ce que signifie le mot père... .je suis fils de roi.... Oh! si ce que mon cœur me dit est vrai, si, parmi des millions d’hommes, lu t’es rencontré pour me comprendre ; s’il est vrai que la nature créatrice a reproduit Rodrigue dans Carlos et qu’au matin de notre vie elle a mis d’accord, comme deux lyres délicates, nos deux âmes; si une larme qui me procure du soulagement t’est plus précieuse que la faveur de mon père....

LE MARQUIS

Oh! plus précieuse que le monde entier.

CARLOS

Je suis tombé si bas.... je suis devenu si pauvre qu’il me faut reporter la pensée aux premières années de notre vie.... te prier d’acquitter la dette depuis longtemps oubliée, que tu contractas jadis, sous le costume aisé de l’enfance, quand toi et moi, deux garçons fougueux, nous grandissions fraternellement ensemble, et que te seul chagrin qui pesât sur mon cœur était de voir mon esprit si fort éclipsé par le tien.... Enfin, je résolus hardiment de l’aimer sans mesure, puisque j’avais perdu le courage de t’égaler. Alors je me mis à te tourmenter de mille caresses et de mon tendre amour de frère. Toi, cœur orgueilleux, tu y répondais froidement. Souvent j’étais là, et.... tu ne le vis jamais.... de lourdes et chaudes larmes roulaient dans mes yeux, quand, passant d’un bond devant moi, tu allais serrer dans tes bras des enfants d’une condition inférieure. * Pourquoi ceux-là seulement ? m’écriais-je avec douleur; n’ai-je pas, moi aussi , une cordiale amitié pour toi?...> Mais toi, tu fléchissais le genou devant moi avec froideur et gravité : « Voilà, disais-tu, ce qui est dû au fils du roi.»

LE MARQUIS

Oh ! ne rappelez pas, prince, ces histoires d’enfants, qui maintenant encore me font rougir de honte.

CARLOS

Je n’avais pas mérité cela de toi. Tu pouvais dédaigner, déchirer mon cœur, mais non Téloignerdetoi. Trois fois tu repoussas le prince, trois fois il revint, en suppliant, te demander ton ami-

DON CARLOS

tié, t’imposer la sienne par contrainte. Ce que Carlos n’avait jamais pu, un hasard le lit. 11 arriva un jour, dans nos jeiu^qnc? ton volant alla frapper dans l’œil la reine de Bohême, ma tante. Elle crut que c'était prémédité, et s’en plaignit au roi, le visage en larmes. Toute la jeunesse du palais dut comi)arattre pour lui nommer le coupable. Le roi jura de punir cette méchanceté perfide, fùt-cc sur son propre fils, d’une manière terrible.... Je te voyais rester à l’écart, tout tremblant. Alors je m’avançai et me jetai aux pieds du roi. « C’est moi, c’e.st moi qui l’ai fait, m’écriai-je! Accomplis la vengeance sur ton tils. »

LE MARQUIS

Ah! que me rappelez- vous, prince?

CARLOS

Elle fut accomplie! elle le fut par un châtiment sorvilp,, infligé i à ton Charles, à la vue de toute la troupe des courtisans, qui m’entourait, émue de pitié. Je te regardai et je ne pleurai pas.

La douleur me faisait claquer et grincer les dents , je ne pleurai pas. .Mon sang royal coulait honteusement sous d’impitoyables coups, je te regardai et je ne pleurai jias.... Tu vins, tu tombas à mes pieds, en sanglotant. • Oui, oui, crias-tu, mon orgueil est vaincu. Je te payerai quand tu seras roi. »

LE MARQUIS lui tend la main.

le le ferai, Charles. Ce serment de l’enfant, l’homme à présent le renouvelle. Je m’acquitterai, et mon heure sonne peutêtre.

CARLOS

Maintenant, maintenant.... oh! ne dilTère pas.... elle a sonné.

IjC temps est venu où tu peux t’acquitter. J’ai besoin d’affection....

Un horrible secret brûle ma poitrine. 11 faut, il faut qu’il sorte. Jeveux, surton front pâlissant, lire l’arrêt de ma mort. Ecoute.... frémis.... mais ne réponds rien.... J'aime ma mère.

LE MARQUIS

Oh! mon Dieu!

CARLOS

Non, je ne veux pas de ce ménagement. Parle sans feinte, dismoi que, sur ce vaste globe de la terre, il n’y a pas d’infortune qui apiiroche de la mienne.... Parle.... ce que tu peux me dire, je le devine déjà. tils aime sa mère. Les coutumes du monde.

Page 1