ACTE I, SCÈNE II. U
l'ordre de la nature et les lois de Rome condamnent cette passion. l.e vœu de mon cœur attente affreusement aux droits de mon pt're. Je le sens, et pourtant j’aime. Cette route ne conduit qu’à la démence ou à l’échafaud.... J'aime sans espérance.... criminellement.... avec de mortelles angoisses et au péril de la vie.... Je vois tout cela, et pourtant j’aime.
LE MARQUIS
I,a reine est-elle instruite de ce penchant?
CARLOS
Pouvais-je me découvrir à elle? Elle est femme de Philippe et reine, et nous sommes sur la terre d’Espagne. Suneillée par la jalousie de mon père , enfermée de toutes parts dans les entraves de l’étiquette, comment pouvais-je m’approcher d’elle sans témoins? Huit mois d’angoisses infernales se sont écoulés déj.à , depuis que le roi m’a rappelé de la haute école et que je suis condamné à la voir journellement et à rester muet comme la tombe.,.. Huit mois d’angoisses infernales, Rodrigue , depuis que ce feu sévit dans mon cœur, que l’horrible aveu erre à chaque instant sur mes lèvres et rentre lâchement se cacheè dans mon cœur. O Rodrigue.... quelques minutes seulement, quelques minutes seul avec elle....
LE MARQUIS
Ah ! et votre père, prince....
CARLOS
Malheureux! Pourquoi me faire penser à lui? Parle-moi de toutes les terreurs de la conscience, ne me parle pas de mon père.
LE MARQUIS
Vous haïssez votre père ?
> CARLOS
Non, oh ! non , je ne hais point mon père.... mais pourtant , des frissons , l’anxiété d’un malfaiteur me saisissent à ce nom redoutable. Est-ce ma faute si une éducation servile a tout d’abord écrasé dans mon jeune cœur le tendre germe de l’amour lilial? J’avais vécu six ans, quand, pour la première fois, l’homme redouté, qui, me disait-on , était mon père, parut à mes yeux. C’était un matin , où il signa tout d’un trait quatre sentences de mort. Après cela, je ne le vis plus que lorsqu’un
DON CARI-OS
châtiment m’était imposé pour quelque faute.... O Dieu! ici je sens que je deviens amer.... Fuyons.... fuyons.... partons d’ici.
LE MARQUIS
Non, prince, il faut, c’est maintenant qu’il faut m’ouvrir votre coeur. Les paroles soulagent un cœur oppressé.
CARLOS
Souvent j’ai lutté avec moi-méme; souvent, vers minuit, quand mes gardes dormaient, je me suis jeté, versant des larmes brûlantes, devant l’image de la Vierge bénie ; je l’ai priée de me donner le cœur d’un fils.... mais je me relevais, sans être exaucé. Ah! Rodrigue! explique-moi cette étrange énigme de la Providence.... Pourquoi, entre mille pères , tout juste à moi, ce père-là? Et à lui, tout juste ce lils, entre mille autres meilleurs ? La nature ne pouvait trouver, dans son domaine , deux contrastes plus incompatibles. Par quel caprice a-t-elle uni d’un lien si sacré les deux extrêmes du genre humain.... lui et moi ? ElTroyable destin ! Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? Pourquoi deux hommes , qui toujours s’évitent , se rencontrent-ils, par un horrible accord, dans un môme vœu? Tu vois ici , Rodrigue , deux astres ennemis , qui , une seule fois dans tout le cours des temps, tombant à plomb l’un sur l’autre, se heurtent à se briser , puis , à jamais , s’écartent , et se fuient pour toute l’éternité.
LE MARQUIS
Je pressens un moment fécond en malheurs.
Moi-même aussi. Comme les furies de l’abîme, les rêves les plus affreux me poursuivent. En proie au doute, mon bon génie lutte avec d’horribles résolutions. Ma malheureuse subtilité s’engage dans un labyrinthe de sophismes, jusqu’à ce qu’en-, lin elle s’arrête, effrayée , au bord du précipice.... O Rodrigue , si jamais j’oubliais en lui le père.... Rodrigue.... je le vois, à ta pâleur mortelle, tu m’as compris.... Si jamais j’oubliais en lui le père , que serait le roi pour moi?
LE MARQUIS , après vn moment de silence.
Oserai-je adresser une prière à mon Carlos? Quoi que vous puissiez résoudre, promettez-moi de ne rien entreprendre sans votre ami. Me promettez-vous cela?