‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 70 sur 438 · ACTE III, SCÈNE X · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE X

LE MARQUIS

Je n’en trouve aucun.

LE ROI

Comment?

LE MARQUIS

Ce que Votre Majesté répandrait par mes mains.... est-ce le bonheur des hommes? Est-ce le même bonheur que mon amour, dans sa pureté, souhaite aux hommes?... I>a majesté royale tremblerait devant ce bonheur-là.... Xon! la politique des couronnes en a créé un nouveau.... un bonheur qu’elle est encore assez riche pour distribuer; et, dans les cœurs des hommes, elle a créé de nouveaux penchants, que ce bonheur suflit à satisfaire. Dans ses hôtels des monnaies, elle fait forcer et battre une vérité, la vérité qu’elle peut supporter. Tous les poinçons qui iie ressemblent pas à celui-là sont rejetés. .Mais ce qui peut convenir à la couronne.... me suflit-il aussi à moi? .Mon amour fraternel peut-il légitimement se prêter au rapetissement de mon frère? Puis-je le savoir heureux.... avant qu’il lui soit permis de penser? Ne me choisissez pas. Sire, pour répandre ce bonheur que vous nous frappez à votre coin. Je dois me refuser à distribuer cette monnaie.... Je ne. puis être serviteur d'un prince.

LE ROI, avec une certaine vivaciU.

Vous êtes un protestant.

LE MARQUIS, après un moment de réflexion.

Votre croyance. Sire, est aussi la mienne. {Après une pause.) Je suis mal compris. Voilà ce que je craignais. Vous voyez ma main lever le voile des mystères de la majesté souveraine. Oui vous assure que je tiendrai encore pour sacré ce qui a cessé de m’effrayer? Je suis dangereux parce que j’ai réfléchi sur moimême.... Non, mon roi, je ne le suis point. Mes voeux sont ensevelis ici. {Il place la main sur sa poitrine.) Cette rage ridicule d’innovation qui ne fait qu’augmenter le poids des chaînes qu'elle ne peut briser entièrement, n’échauflera jamais mon sang. Ce siècle n’est pas mûr pour mon idéal. Je vis avant le temps, citoyen des siècles à venir. Une simple peinture peut-elle troubler votre repos? D’un souffle vous l’effacez.

LE ROI

Suis-je le premier qui vous connaisse sous cet aspect?

DON CARI.OS

LE MARQUIS

Sous cet aspect.... oui.

LE ROI se léi'e, fait quelques pas et s'arrête vis-à-vis du Marquis.

A part:

Ce ton du moins est nouveau. l.a flatterie s’épuise. Imiter rabaisse un homme de tête.... Une fois aussi l’épreuve du contraire.... Pourquoi pas? Ce qui surprend fait fortune.... {Haut.) Si vous l’entendez ainsi . soit, je m’arrangerai de cette façon nouvelle de servir la couronne.... L’esprit puissant....

LE MARQUIS

J’entends, Sire, combien est petite et humiliante l’idée que vous avez de la dignité de l’homme. Même dans le langage de l’homme libre, vous ne voyez que l’artilke d’un flatteur, et il me semble que je sais ce qui vous autorise à cela. l.es hommes vous y ont contraint; ils ont abdiqué volontairement leur noblesse; ils sont descendus volontairement à ce degré infime. Ils fuient avec effroi devant le fanlême de leur grandeur intérieure, ils se complaisent dans leur misère, ils parent leurs chaînes avec une ladie sagesse, et les porter avec convenance s’appelle vertu. Tel vous avez trouvé le monde, tel il avait été remis aux mains de votre glorieux père. Comment pourriez-vous honorer les hommes.... si tristement mutilés?

LE ROI

Je trouve du vrai dans ces paroles.

LE MARQUIS

Mais, par malheur, en changeant l’homme, œuvre des mains du créateur, en une œuvre de vos mains, et en vous donnant pnur Dieu è cette créature de nouvelle façon.... vous vous êtes mépris en un point ; vous êtes resté vous-même un homme.... un homme sorti des mains du créateur. Vous avez continué de souffrir, de désirer comme un mortel ; vous avez besoin de sympatliie, et, en présence d’un Dieu, on ne peut que sacrifier.... trembler.... prier. Déplorable métamorphose! Malheureuse interversion de la nature!... Vous avez ravalé l’homme à n’ôtre plus que votre clavier; qui peut partager avec vous la jouissance de l’harmonie?

LE ROI , à part.

Par le ciel! ses paroles me vont à l’âme.

Page 1