‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 71 sur 438 · ACTE III, SCÈNE X · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE X

LE MARQUIS

Mais ce sacrifice est insignifiant pour vous. C’est par là que vous êtes unique.... seul de votre espèce.... C’est îi ce prix que vous êtes un Dieu.... Et il serait terrible qu’il n’en filt pas ainsi.... terrible qu’à ce prix, en détruisant le bonheur de tant de millions d’hommes , vous n’eussiez rien gagné! que la liberté anéantie par vous fût la seule chose qui pél accomplir vos vœux! Je vous prie de me congédier. Sire. Mon sujet m’entraîne. Mon cœur est plein.... c’est une trop forte tentation, de se trouver près«du seul homme à qui je puisse vouloir l’ouvrir. {U comte de Lerme entre et dit quelques mots, à vois basse, au /loi. Celui-ci lui fait signe de s’éloigner, et reste assis dans la meme attitude.)

LE ROI, au .Varquis, après que Lerme est sorti.

Dites tout....

LE MARQUIS, après un moment de silence.

Je sens. Sire, tout le prix....

LE ROI

Achevez ! Vous aviez encore autre chose à me dire.

LE MARQUIS

Sire, je suis revenu récemment de Flandre et de Brabant..- Tant de riches et florissantes provinces ! un grand et vigoureux peuple.... et aussi un bon peuple.... et, me disais-je à moimême, être le père de ce peuple, ce doit être divin!... .Mais voilà que mon pied heurte des ossements d’hommes, des ossements brûlés.... (A ces mots, il se tait ; ses yeux s'arrêtent sur le Roi, qui d'abord essaye de soutenir ce regard, puis bientôt, saisi et troublé, baisse les yeux vers la terre.) Vous avez raison. Il faut que ce soit. Que vous puissiez ce qui vous apparaît comme nécessaire, c’est là ce qui m’a pénétré d’une admiration dont je frissonne. Oh! quel dommage que la victime qui se roule dans son sang soit peu propre à entonner un hymne de louanges au génie du sacrificateur ! que ce soient seulement des hommes.... et non des êtres d’une nature supérieure.... qui écrivent l’histoire du monde!... Des siècles plus doux vont remplacer le temps de Philfppe; ils apporteront une sagesse plus bienveillante; alors le bonheur des citoyens ira de pair et d’accord avec la grandeur des princes ; l’État sera ménager et avare de ses enfants, et la nécessité sera humaine.

DON' CARLOS

LE ROI

Et quand paraîtrainit, jp vous le demande, ces siècles humains, si la malédiction du siècle présent m’eût fait trembler? Regardez tout autour de vous dans mon Espagne. Le bonheur des citoyens y fleurit dans une paix sans nuage, et ce repos, je veux le donner aux Flamands.

LE MARQUIS, vivement.

Le repos d'un cimetière! Et vous espérez achever ce que vous avez commencé? Vous espérez arrêter, quand son temps est venu, cette transformation delachrétienté, ce printemps universel qui rajeunit la face du monde? Vous voulez, seul dans toute l’Europe.... faire obstacle à cette roue des destinées du genre humain qui roule, lancée dans sa voie, sans que rien l’arrête? D’un bras humain, vous voulez l’enrayer? Vous n’y parviendrez point. Déjà des milliers d’hommes ont fui, pauvres et contents, de VOS' États. Le citoyen que vous avez perdu pour sa croyance était entre tous le plus noble. Élisabeth ouvre aux fugitifsdesbras maternels, et l’.Xngleterrc prospère, à nous faire trembler, jiour les arts de notre patrie. Privée de l’active industrie des nouveaux chrétiens . Grenade est déserte , et l’Europe triomphe de voir son ennemi perdre son .«ang par les blessures qu’il s’est faites lui-même. {U Roi est ému, le Marquis le remarque et s'approche île quelques pas. ) Vous ^'oulez planter pour l’éternité, et vous semez la mort? Une œuvre si contrainte ne survivra point au génie de son créateur. Vous avez bilti pour n’être payé que d’ingratitude.... £n vain vous avez soutenu contre la nature ce rude combat, en vain sacrifié une grande vie royale à des [dans de destruction. L’homme est plus qu’il n’a paru à votre estime. 11 brisera les liens de ce long sommeil, et réclamera ses droits sacrés. 11 associera votre nom à ceux d’un Néron, d’un Busiris, et.... cela m’afllige, car vous étiez bon.

LE ROI

Qui vous a donné une telle certitude?

LE MARQUIS, üvec feu.

Oui, par le Tout-Puissant! Oui.... oui.... je le répète.* Rendeznous ce que vous nous avez pris. Avec eette générosité propre à la force, laissez couler à Ilots le bonheur des hommes de la corne d’abondance qui est dans vos mains.... Laissez mûrir des

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