ACTE III, SCÈNE X
LE ROI
Et si voussavezsi bien comment la postérité méjugera, qu’elle apprenne, en votre personne, comment je traitais les hommes, quand j’en trouvais un.
LE MARQUIS
Oh! que le plus juste des rois ne devienne pas tout à coup le plus injuste!... Dans votre Flandre, il y a mille citoyens meilleurs que moi. Seulement, c’c.st vous.... oserai-je l'avouer sincèrement, grand roi!... c’est vous qui peut-être, aujourd’hui, pour la première fois, venez de voir la liberté sous ces traits adoucis.
LE ROI, adoucissant sa gravité.
Rien de plus sur ce sujet, jeune homme.... Je sais que vous penseriez autrement si une fois vous connaissiez les hommes comme je les connais.... Cependant je ne voudrais pas vous avoir vu aujourd’hui pour la dernière fois. Comment m’y prendrai-je pour vous attacher à moi !
LE MARQUIS
Laissez-moi comme je suis. Que serais-je jiour vous, Sire, si vous me séduisiez aussi?
LE ROt.
Je ne supporte pas cet orgueil. D’aujourd’hui, vous êtes à mon service.... Pas d’objection! Je le veux. {Après une pause.) Mais quoi? Que voulais-je donc? N’était-éb pas la vérité que je voulais? et ici je trouve plus encore.... Vos yeux m’ont cherché et m’ont vu sur mon trône, marquis. Leur ai-je échappé dans ma maison ? (Le Marquis paraît réfléchir. ) Je vous comprends. Mais, quand je serais le plus malheureux des pères , ne puis-je être heureux comme époux?
LE MARQUIS
Si un fils plein d’espérances, si la possession de l'épouse la plus digne d’amour peuvent donner à un mortel le droit de se dire heureux, vous avez plus que personne ce double bonheur.
LE ROI, d'un air sombre.
Non, je ne l’ai pas, et jamais plus profondément qu’à cette heure, je n’ai senti que je ne l’avais pas.... (/I arrête sur le Marquis un douloureux regard.)
Oigitized b
UON CARLOS.
LE MARQUIS
F/6 prince a des sentiments nobles et purs. Je ne l’ai jamais vu autrement.
LE ROI
Mais bien moi.... Ce qu’il m’a enlevé, aucune couronne ne le peut compenser.... Une reine si vertueuse !
LE MARQUIS
Oui peut oser, Sire...?
LE ROI
Le monde! La iiiédisance! .Moi-mémel... Voici des témoignages irrécu.sables, qui la condamnent ; il en existe encore d’autres, qui me font craindre le malheur le plus terrible.... Mais, marquis.... j’ai peine, grande peine à ne croire qu’une des deux parties. Qui l’accuse?... Si elle.... elle-même, doit avoir été capable de tomber aussi bas , oli! combien n’ai-je pas plus de droit de croire qu’une Éboli calomnie? Le prêtre ne la hait-il pas, elle et mon fils? Et ne sais-je pas qu’Albe couve la vengeance? .Ma femme, à elle seule, vaut plus qu’eux tous.
LE MARQUIS
Et dans l’âme de la femme. Sire, il vit un sentiment que sa noblesse élève au-dessus de toute apparence et de toute calomnie.... il se nomme la vertu, l'honneur de la femme.
LE ROI
Oui, c’est ce que je dis aussi. Pour tomber aussi bas qu’on accuse la reine d’être tombée, il en coûte beaucoup. Les liens sacrés de l’honneur ne se rompent pas aussi facilement qu’on voudrait me le persuader. Vous connaissez les hommes, marquis. Un homme tel que vous me manque depuis longtemps, vous êtes bon et bienveillant, et pourtant vous connaissez les hommes.... Voilà pourquoi je vous ai choisi....
LE MARQUIS , surpris et effrayé.
Moi, sire?'
LE ROI
Vous avez paru devant votre maître, et vous n’avez rien demandé pour vous.... rien. Cela est nouveau pour moi. Vous serez juste. La passion n’égarera pas vos yeux.... Pénétrez auprès de mon fils, sondez le cœur de la reine. Je vous enverrai un plein pouvoir pour l’entretenir en secret. Et maintenant, laissez-moi. {Il tire une sonnette.)