ACTE III, SCfeNE X
esprits dans votre vaste édifice politique. Rcndez-noiis ce que vous nous avez pris. Devenez le roi d’un million de rois ! {Il s'approche hardiment du Roi et poursuit en dirir/eanl sur lui des regards fermes et ardents:) Oh! plût à Dieu <|ue toute l'éloquoiico de ces milliers d’hommes qui sont intéressés à notre entretien, en cette heure solennelle, reposât sur mes lèvre.s, pour changer en flamme le rayon de lumière que je remarque dans ces yeux!... Renoncez à cette déification contre nature qui nous anéantit! Devenez pour nous l’image de l’être éternel et vrai! Jamais.... jamais mortel n’eut une telle puissance à employer aussi divinement. Tous les rois de l’Europe rendent hommage au nom espagnol. Marchez à la tête des rois de l’Europe! Un trait de plume de cette main, et la terre sera créée de nouveau. Accordez la liberté de penser. {Il se jette à ses pieds.)
LK ROI,’ surpris, détourne les yeux, puis les fixe de nouveau sur le Marquis.
Étrange enthousiaste! Mais.... levez-vous.... Je....
LE MARQUIS. j
Voyez autour de vous l’œuvre de Dieu, cette belle nature! \ Elle est fondée sur la liberté.... et comme elle est riche par la \ liberté! Lui, le grand créateur, jette le ver dans une goutte de rosée, et donne carrière au libre instinct jusque dans l’empire de la corruption et de la mort.... Que votre création, îi vous, est étroite et pauvre! Le bruit d’une feuille épouvante le maître de la chrétienté.... Il vous faut trembler devant chaque vertu. Lui.... plutôt que de troubler le ravissant spectacle de la liberté.... il laisse l’alfreuse armée des maux se déchaîner dans son univers.... Lui, l’artiste suprême, on ne l’aperçoit pas, il se voile modestement sous des lois éternelles. L’esprit fort ne voit qu'elles et ne le voit pas. « Pourquoi un Dieu? dit-il. Le monde se suffit. » Et jamais dévotion de bon chrétien ne lui a rendu un plus bel hommage que ce blasphème de l’esprit fort.
LE ROI
Et voulez-vous entreprendre d’imiter dans le monde des mortels.... dans mes États, ce sublime modèle?
LE MARQUIS
Vous, VOUS le pouvez. Et quel autre que vous? Consacrez au bonheur des peuples ce pouvoir dominateur qui.... pendant si
DON CARLOS
longtemps, hélas!... n’a surabondé que pour la grandeur du trône.... Rendez à l’humanité sa noblesse perdue. Que le citoyen rwlevienne, ce qu’il fut d’abord, le but et la fin de la royauté.... Qu’il ne soit lié par aucun autre devoir que les droits de ses frères, sacrés comme les siens. Lorsqu’une fois l’homme sera rendu à lui-méme, que le sentiment de sa dignité s’éveillera.... que les sublimes et lières vertus de la liberté fleuriront. ....alors. Sire, quand vous aurez fait de votre empire l'empire le plus heureux de l’univers.... alors, ce sera votre devoir de soumettre l’univers.
LE ROI, après un long silence.
Je vous ai laissé parler jusqu’à la fin.... Le monde, je le comprends, ne se peint pas dans cette tête comme dans les têtes des autres hommes.... aussi je ne veux pas vous soumettre à la mesure d’autrui. Je suis le premier à qui vous dévoiliez votre àme. Je le crc.s, parce que je le sais. En faveur de cette retenue, qui vous a fait taire jusqu’à ce jour de telles opinions, embrassées pourtant avec une telle chaleur.... en faveur de cette modeste prudence, jeune homme, je veux oublier que je les ai apprises et comment je les ai apprises. Levez-vous! je veux réfuter, comme vieillard, et non comme roi, le jeune homme que son ardeur vient d’emporter. Je le veux, parce que je le veux.... Oui, j’ai appris que le poison même, dans d’heureuses natures, pouvait se changer en une meilleure et noble substance.... Mais fuyez mon inquisition!... Je verrais avec douleur....
LE MARQmS.
Vraiment? Il se pourrait?
LE ROI, contemplant Posa et absorbé dans celle contemplation.
Je n’ai jamais vu un tel homme.... Non, non, marquis! Vous allez trop loin à mon égard. Je ne veux pas être un Néron. Je ne veux pas l’être.... ne veux pas l’être envers vous. 11 ne sera pas dit que tout bonheur se flétrisse sous ma domination. Vous-même, je veux que sous mes yeux vous puissiez continuer d’être un homme.
LE MARQUIS , vivemcnt.
Et mes concitoyens, .Sire?... Oh! ce n’était pas de moi qu’il s’agissait , ce n’était pas ma cause que je voulais plaider. Et vos sujets. Sire?...