ACTE I, SCÈNE II
MOOR
La brillante étincelle de Prométhée est éteinte; à la place, on emploie aujourd’hui de la flamme de lycopode.... un feu de théâtre qui n’allumerait pas une pipe de tabac. Les voilà qui grouillent comme les rats sur la massue d’Hercule. Un abbé français nous enseigne qu’ Alexandre était un poltron ; un professeur étique se met sous le nez, à chaque parole, un flacon d’ammoniaque , et vous fait un cours sur la force. Des drôles qui s’évanouissent quand ils ont fait un enfant vous épluchent la tactique d’Annibal.... Des marmots à l’oreille encore humide vont pêcher des phrases dans la bataille de Cannes , et pleurnichent sur les victoires de Scipion, parce qu’il faut qu’ils les expliquent.
Eh! mais, ce sont là des larmes bien alexandrines.
MOOR
Belle récompense de vos sueurs sur le champ de bataille, que de vivre maintenant dans les gymnases et de voir votre immortalité fatiguer l’écolier, qui l’emporte en classe dans sa courroie aux livres ! Précieuse compensation pour le sang que vous avez prodigué, que d’envelopper le pain d'épice d’un boutiquier de Nuremberg.... ou, si le sort vous favorise, d'être hissé sur des échasses et mis en mouvement avec des (ils de marionnettes par quelque Français, auteur de tragédies! Ha! ha! ha!
SPIEGELBERG boit.
Lis Josèphe, je t’en prie.
MOOR
Fi! fi de ce siècle énervé de castrats, qui n’est bon à rien qu’à remâcher les actions du passé, à écorcher les héros de l’antiquité avec ses commentaires et à les parodier dans des tragédies! La force de ses reins est épuisée, et il faut que la levûre de bière aide maintenant à la propagation de l'espèce.
SPIEGELBERG.
Le thé, frère, le thé!
MOOR
Les voilà qui barricadent la saine nature dans d’absurdes conventions! Ils n’ont pas le cœur de vider un verre de vin, parce qu’il faut qu'il leur serve à porter une santé.... ils font la
LES BRIGANDS, cour au décrotteur, pour qu’il les appuie auprès de Son Excellence, et tracassent le pauvre diable qu’ils ne craignent pas. Ils se déifient réciproquement pour un dîner, et s’empoisonneraient volontiers pour un matelas qu’on leur aura enlevé dans une vente par une surenchère.... Ils damnent le Sadducéen qui ne va pas assez assidûment à l'église, et calculent au pied de l’autel leurs usures judaïques.... Ils tombent à genoux, pour pouvoir étaler la queue de leurs robes.... Ils ne détournent pas les yeux du curé, pour voir comment sa perruque est frisée.... Ils s’évanouissent quand ils voient saigner une oie , et battent des mains quand leur concurrent sort de la Bourse en état de faillite.... J’avais beau leur presser la main avec chaleur : * Encore un seul jour! » Tout fut inutile!... Au cachot le chien!... Prières, serments, larmes! (Frappant du pied.) Enfer et démon!
SP1EGELBERG.
Et cela pour quelques milliers de misérables ducats....
MOOR
Non, je n’y puis penser.... On veut que je serre mon corps dans un corset et que j’étreigne ma volonté dans les lois. La loi a fait dégénérer en rampement de limace ce qui serait devenir le vol de l’aigle. La loi n’a encore formé aucun grand homme, mais la liberté fait éclore des colosses et des natures extrêmes.... Ah ! si l’esprit d’Hermann couvait encore sous la cendre!... Qu’on me mette à la tête d’une armée de gaillards comme moi, et je veux faire de l’Allemagne une république auprès de laquelle Home et Sparte ne seront que des couvents de nonnes. (Il jette son épée sur la table et se lève.)
spiegelberg, se levant d'un bond.
Bravo! bravissimo! Tu m’amènes à propos sur ce chapitre. Je veux te dire quelque chose à l’oreille, Moor, qui depuis longtemps me trotte dans la tête , et tu es l'homme qu’il faut pour cela.... Bois, frère, bois!... Qu’en dis-tu? si nous nous faisions juifs, et si nous remettions le royaume de Judée sur le tapis?... Dis-moi, n’est-ce pas là une habile et courageuse conception? Nous expédions un manifeste aux quatre bouts du monde, et convoquons en Palestine tout ce qui ne mange pas de chair de porc. Dans cette pièce, je démontre, par des documents inat-