‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 194 sur 372 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Un salon chez Fiesque. Dans le fond, au milieu, une grande porte vitrée, qui a vue sur la mer et sur Gênes. Le point du jour.

FIËSQl’E, devant la fenêtre.

(Jue vois-je?... La lune est couchée.... L’aurore s’élance, tout enflammée, de la mer.... L’impétueux délire de mon âme enivrée a rompu mon sommeil et roulé convulsivement tout mon être autour d'un seul sentiment.... Il faut que je me dilate au grand air. (Il ouvre la porte vitrée. La ville et la mer resplendissent des feux de l’aurore. Fiesque se promène à yrands pas dans la chambre.) Je serais le plus grand homme dans toute l'étendue de Gènes, et les âmes plus petites ne se rallieraient pas sous la grande?... Mais j'ofl'ense la vertu! ( Il s'arrête. ) La vertu?... Le génie sublime a d’autres tentations que la tête vulgaire.... Doit-il partager la vertu avec elle? L'armure qui serre le corps grêle du pygmée doit-elle s'ajuster aux membres du géant ?

(Le soleil se lève sur (urnes.)

Cette majestueuse cité ! (Il s'élance, étendant les bras vers Gênes.) A moi ! et resplendir au-dessus d’elle comme la royale clarté du jour.... la couver sous mon aile avec la puissance d’un monarque.... plonger dans cet océan sans fond toutes mes ardentes convoitises.... tous mes désirs insatiables ?... Oui, pas de doute, si l’adresse du larron n’ennoblit pas le larcin, au moins la valeur du larcin ennoblit-elle le larron. Il est honteux de vider une bourse.... il y a de l’impudence a soustraire un million, mais il y a une ineffable grandeur à voler une couronne. La honte décroît à mesure que le péché grandit. (Une pause ; puis d'un ton expressif.) Obéir!... Régner!... Intervalle immense, abîme à donner le vertige !... Jetez-y tout ce que l’homme a de précieux.... vos batailles gagnées, conquérants.... vos œuvres immortelles, artistes.... vos délices, Ëpicures.... vos mers et vos

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274 LA CONJURATION DE FIESQUE

îles, explorateurs du monde. Obéir et régner! Être et n’étre pas! Celui qui franchira le gouffre sans limites qui sépare dv l’infini le dernier séraphin , celui-là mesurera aussi cette distance. ( Avec un jeu plein de grandeur.) Se tenir à cette hauteur effrayante et sublime.... et de là abaisser un regard de dédain sur l’impétueux tourbillon de l’humanité , où la roue de l’aveugle trompeuse roule malicieusement les destinées.... porter le premier à ses lèvres la coupe de la joie.... et en bas, bien loin, mener à la lisière ce géant cuirassé qui a nom « la loi ».... le voir qui frappe de vains coups, quand sa colère, au bras trop court, se démène impuissante contre la barrière de la majesté souveraine.... dompter les passions déchaînées du peuple, comme autant de coursiers fougueux , par la délicate manoeuvre du frein.... renverser dans la poussière, d’un souffle, d’un seul, l’orgueil ambitieux des vassaux, tandis que le sceptre créateur appelle à la vie jusqu’aux rêves de la lièvre royale.... Ah! quel tableau, propre à emporter par delà ses limites l'esprit enivré !... Un seul moment de pouvoir suprême suffit à dévorer toute la moelle de l’existence. Cequi fait la valeur de la vie.... ce n’est pas l’espace où elle s'agite , c’est ce qu’elle contient. Analyse le tonnerre : des simples notes qui le forment tu feras une chanson pour assoupir les enfants; fonds-les toutes ensemble en un seul et soudain éclat, et ce son dominateur ébranlera l’éternel firmament.... Je suis résolu ! (Il se promine dans une altitude héroïque.}

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