ACTE I, SCÈNE III
Oh! s’il en est ainsi! C’est un vœu que tu auras si peu de peine, tant de penchant à accomplir! (Avec fieriè.) Hais-moi! La rougeur de la honte me briderait le visage, si, quand je pense à Charles, l'idée me venait que tu ne me hais pas. Tu me le promets, n'est-ce pas? Maintenant, va et laisse-moi : j’aime tant à être seule!
FRANZ
Rêveuse tout aimable! combien j’admire ton cœur si doux, si plein d’amour ! ( Montrant le cœur if Amalie. ) Là , là régnait Charles, comme un dieu dans son temple; Charles était devant toi dans tes veilles; Charles dominait dans tes songes; toute la création te semblait se fondre en lui seul; le refléter, lui seul , à tes yeux ; ne retentir que de lui , à tes oreilles.
AMAUE, avec émotion.
Oui, vraiment, je l’avoue. Pour vous braver, barbares, je veux l’avouer devant tout le monde.... Je l’aime!
FRANZ
L'inhumain! le cruel! Récompenser ainsi cet amour! Oublier celle....
amalie, vivement.
Quoi! m’oublier?
• FRANZ
Ne lui avais-tu pas mis un anneau au doigt? un anneau de diamant, comme gage de ta foi?... Sans doute, il faut le dire, comment un jeune homme peut-il résister aux charmes d'une courtisane? Qui peut lui en vouloir, s’il n’avait du reste plus rien à donner?... et ne l’a— t— elle pas payé avec usure par ses caresses et ses embrassements?
amalie, s'emportant.
Mon anneau à une courtisane?
Fi! fi! c’est infâme! Et encore si ce n’était que cela! Un anneau, quelque précieux qu'il soit, on peut, après tout, le ravoir chez tout juif.... Peut-être bien la façon ne lui plaisait-elle pas; peutêtre en a-t-il acheté à la place un plus beau.
amalie, vivement.
Mais mon anneau..., mon anneau, à moi, te dis-je?
les nmr.ANDs.
FRANZ
Lui-même, Amalie.... Ah! un tel bijou, à mon doigt.... et venant d’Amalie.... la mort n’aurait pu l’arracher de là.... N'ost-ce pas, Amalie? ce n’est point la valeur du diamant, l’art de la monture.... c’est l’amour qui en fait le prix.... Très-chère enfant, tu pleures? Malheur à qui arrache ces gouttes précieuses de ces yeux célestes!... Hélas! et si d’abord tu savais tout, si tu le voyais lui-même, le voyais sous cette forme?...
AMALIE.
Monstre! comment, sous quelle forme ?
FRANZ
Paix, paix, bonne Ame ! ne me presse pas d’achever. ( Comme se parlant il lui-même, mais assez haut pour être entendu.) Si du moins ce vice hideux avait un voile pour se dérober aux yeux du monde ! Mais voyez, il éclate affreusement dans le cercle jaune et plombé des yeux ; il se trahit sur la face creusée, paie comme la mort, et fait saillir horriblement les os.... on l’entend qui bégaye, dans ce reste de voix altérée.... il se révèle avec une terrible évidence dans ce squelette tremblant, chancelant.... il pénètre et ravage jusqu’à la moelle des os, et brise la mâle vigueur de la jeunesse.... Fi! fi! cela me dégoûte. Le nez, les yeux, les oreilles en frémissent.... Tu as vu, dans notre hospice, Amalie, ce misérable qui rendit l’Ame dans une quinte de toux; il semblait que la Pudeur détournât de lui ses regards alarmés.... Tu crias : « Pitié! » à son aspect. Rappelle encore une fois cette image tout entière dans ta mémoire, et Charles est devant toi !... Ses baisers sont une peste, ses lèvres empoisonneraient les tiennes!
amalie le frappe.
Infâme calomniateur!
FRANZ
As-tu horreur de ce Charles-là? Ton cœur se soulève-t-il déjà à cette faible peinture? Va, que tes yeux stupéfaits le contemplent lui-même, ton beau, ton angélique et divin Charles! Va, aspire son haleine balsamique, et laisse-toi embaumer par les vapeurs d'ambroisie qui s’exhalent de son gosier. Rien que le souffle de sa bouche te plongera dans ce noir vertige, pareil à la mort, que produit l’odeur d’une charogne ouverte ou la vue