‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 231 sur 372 · ACTE IV, SCÈNE XII · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE XII

fiesque , plus pressant .

Comme te voilà inquiète sans motif, mon amour! La souveraine craindra-t-elle jamais son esclave?

JULIE

O malédiction sur vous, hommes, et sur cette éternelle contradiction! Comme si vous n’étiez pas les plus dangereux vainqueurs, alors que vous vous faites les captifs de notre amourpropre. T’avouerai-je tout, Fiesque? Te dirai-je que le vice seul gardait ma vertu? que mon orgueil seul bravait tes artifices? que ce n’était que grâce à lui que mes principes tenaient bon? Tu désespères de ta ruse, et tu fais appel au sang de Julie. Ici ils m'abandonnent.

fiesque, d’un ton léger et confiant.

Et qu’as-tu perdu en les perdant?

julie, animée, avec feu.

Si je te livre étourdiment la pudeur de la femme, la clef du sanctuaire, pour qu’ensuite tu me fasses rougir, à ton gré, de ce sacrifice, que perdrai-je de moins.... que tout à la fois? Veux-tu en savoir davantage, railleur? Faut-il que je t'avoue encore que tout le secret de la sagesse de notre sexe ne consiste qu’en misérables manœuvres pour éloigner les assaillants de notre côté faible (le seul, après tout, qu’assiègent vos serments), qui ne demanderait pas mieux, je le reconnais en rougissant, que d’être conquis, qui si souvent, pour peu que la vertu détourne les yeux, reçoit traîtreusement l’ennemi? Fautil te dire que tous nos artifices féminins ne tendent qu’à protéger ce point de mire sans défense, comme, aux échecs, toutes les pièces ne font que couvrir le Roi qui ne peut se défendre. Si tu le surprends.... échec et mat! et brouille hardiment tout l’échiquier. ( Après une pause , d'un ton sérieux :) Je t’ai fait le tableau de notre pompeuse misère.... Sois généreux!

FIESQUE

Et pourtant, Julie.... à qui pourrais-tu mieux confier ce trésor qu’à ma passion infinie?

JULIE

Oh! sans doute, ni mieux à personne , ni plus mal.... Écoute, Fiesque! combien durera cet infini?... Ah! j’ai déjà joué trop malheureusement, pour ne pas exposer encore mon dernier

LA CONJURATION UK FIESQU K.

enjeu.... Pour te captiver, Fiesque, j'ai compté hardiment sur mes charmes, mais je ne leur suppose pas la toute-puissance de te retenir.... Fi donc! que dis-je là? ( Elle recule et tient ses mains devant son visage.)

FIESQUE

Deux péchés tout d’une haleine. La méfiance de mon bon goût ou le crime de lèse-majesté envers ton amabilité.... lequel des deux est le plus difficile à pardonner?

JULIE, languissante, prête à succomber, d'une voix touchante.

Les mensonges ne sont que les armes de l’enfer.... Fiesque n’en a plus besoin pour faire succomber sa Julie. ( Elle tombe épuisée sur un sofa. Après une pause, solennellement :) Écoute, laisse-moi te dire encore un mot, Fiesque.... Nous sommes des héroïnes, quand nous savons notre vertu en sûreté.... des enfants, quand nous la défendons, (le regardant dans les yeux fixement ei d’un air farouche) des furies, quand nous la vengeons.... Écoute. Si tu m’immolais froidement, Fiesque?

fiesque prend le ton de l’emportement.

Froidement? froidement? Eh pardieu! qu’exige donc l’insatiable vanité de la femme, si, voyant ramper un homme à ses pieds, elle doute encore? Ah! l’homme se réveille, je le sens. (Changeant de ton, il ajoute avec froideur :) Mes yeux s’ouvrent à temps.... Qu’était-ce doncqueje voulais mendiertoutà l’heure?... Le moindre abaissement d'un homme, pour acheter les plus grandes faveurs d’une femme, est une prodigalité. (S’adressant à elle, avec une révérence glaciale:) Reprenez courage, madame! A présent vous êtes en sûreté.

julie, consternée.

Comte, quel soudain accès?

fiesque, avec une extrême indifférence.

Non, madame! Vous avez parfaitement raison, nous ne risquons, vous et moi, notre honneur qu’une seule fois. (Il lui baise poliment la main.) J’aurai le plaisir de vous témoigner mon respect devant l’assemblée. (Il veut s'éloigner rapidement.)

Julie court après lui, et le tire en arrière.

Demeure! Es-tu en délire? Demeure! Faut-il donc le dire.... le dire tout haut, ce que tout ton sexe, à genoux.... en larmes....

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