‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 259 sur 372 · ACÎ'E V, SCENE XIII · texte numérisé non relu

ACÎ'E V, SCENE XIII

grés, s’élève jusqu'à la fureur.) C’est vrai.... vrai.... et je suis le point de mire de l'infinie méchanceté. {Frappant brutalement autour de lui.) Arrière, visages humains!... Ah! {Montrant les dents au ciel, avec un air d'insolent dé/i.) Si seulement je tenais sa création entre ces dents.... je me sens d’humeur à défigurer toute la nature, à la labourer de mes morsures, jusqu’à ce qu’elle paraisse un épouvantail ricanant qui ressemble à ma douleur. ( Aux autres qui l’environnent tremblants.) O hommes!... comme la voilà, la race pitoyable, se louant, se félicitant de n’élre pas comme moi.... Pas comme moi! {Il est retombé dans une sombre agitation.) C’est moi seul que le coup a frappé.... {Plus prompt, plus impétueux.) Moi? Pourquoi moi? Pourquoi pas eux aussi avec moi ? Pourquoi ma douleur ne peut-elle s'émousser au contact de la douleur d’un de mes semblables ? calcagno , d'une voix craintive.

Mon cher doge....

fiesque s'élance sur lui, avec une horrible joie.

Ali! sois le bienvenu! En voilà un. Dieu soit loué! que ce même tonnerre écrase! {Serrant Calcagno dans ses bras avec rage.) Compagnon de torture! Bien te fasse la damnation! Elle est morte! Tu l’as aimée aussi! {Il l’approche de force de Léonore et lui incline la tête vers le cadavre.) Désespère! elle est morte! {Fixant sur un coin de la scène son œil hagard.) Ah! que ne suis-je au seuil de l'éternelle damnation! Si mes yeux pouvaient plonger dans l’abîme et voir tous les instruments de torture de l’enfer inventif, si mon oreille aspirait les gémissements des pécheurs que broient les supplices.... Si je pouvais la voir, ma souffrance, qui sait? je l’endurerais peut-être. {Il va, en frissonnant, vers le cadavre.) Ma femme est là, à terre, assassinée.... Non, c’est peu dire. {D'un ton plus expressif.) Moi, scélérat, j’ai assassiné ma femme.... Oh! fl! il y a là à peine de quoi faire sourire l’enfer.... 11 commence par m’enlever habilement, comme dans un tourbillon, jusqu’au faîte le plus haut, le plus glissant, de la joie; il m’entraîne par ses séductions jusqu’au seuil du ciel.... et alors il me précipite.... alors.... oh! si mon haleine pouvait souffler la peste parmi les âmes!... alors.... alors, j’assassine ma femme.... Non! sa malice est encore plus raffinée.... alors se méprennent {dédaigneusement) deux yeux impatients, et (arec une

LA CONJURATION DE EIESUUE

expression terrible) j'assassine.... ma femme! {Avec un sourire sarcastique.) C’est là un chef-d’œuvre! (Tous les conjurés s’appuient, tout émus, sur leurs armes. Quelques-uns essuient des larmes dans leurs yeux. Pause.)

fiesque, épuisé et plus calme , promenant ses regards dans le cercle qui l'entoure.

Ouoi ? j'entends des sanglots?... Oui, par le ciel! ils pleurent, eux qui ont égorgé un prince! (S'attendrissant , et avec une calme douleur.) Parlez! pleurez- vous sur cette haute trahison de la mort? ou pleurez-vous sur la chute honteuse de mon génie? (S'arrêtant près de la morte dans une attitude grave et touchante.) Où des meurtriers au cœur de pierre fondent en larmes brûlantes, le désespoir de Fiesque s’est répandu en malédictions! (Il tombe auprès d’elle en pleurant.) Léonore, pardonne.... On n'arrache point le repentir au ciel par la colère, (Apec une tendre mélancolie.) Il y a des années, Léonore, que j’ai joui d'avance de cette heure de fête où je présenterais aux Génois leur dogaresse.... De quelle aimable et pudique rougeur je voyais déjà tes joues se colorer! avec quel charme auguste ton sein déjà palpitait, à mes yeux, sous la gaze d’argent! et qu’il était doux le murmure de ta voix, renonçant à rendre ton ravissement! (Plus vivement.) Ah! comme elles enivraient d’avance mon oreille, les (laiteuses acclamations ! Comme le triomphe de mon amour éclatait dans le silence del’envie expirante!... Léonore.... l'heure est venue.... Ton Fiesque est doge de Gènes.... et le dernier des mendiants de Gènes hésite à échanger son ignominie contre mon tourment et ma pourpre.... (D'une voix plus touchante.) Une épouse partage son affliction.... avec qui puis-je partager ma grandeur? (Il pleure plus amèrement et cache son visage, en l'appuyant sur Léonore. L’émotion est générale.)

CALCAGNO

C’était une dame incomparable.

Mais , de grâce ! qu'on cache encore au peuple ce douloureux événement. 11 ôterait le courage aux nôtres et en donnerait aux ennemis.

fiesque se relève , ferme et résolu.

Écoutez, Génois!... La Providence, si je comprends son aver-

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