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AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR DE FIESQUE AU PUBLIC

Le tableau devrait proprement parler pour l’artiste , et lui-même attendre le jugemeut derrière le rideau. Aussi mon dessein n’est-il pas ici de gagner d'avance en faveur de ma manière le jugement des spectateurs. Le El do la tragédie, d’ailleurs, n’est pas très-caché. Cependant j’attache trop de prix à l'attention de mon public pour ne pas chercher à lui sauver jusqu'au peu d’instants qu’il dépenserait à le trouver.

Fiesque est le point principal de la pièce , vers lequel tendent toutes les actions, tous les caractères qui y figurent, commo les fleuves vers l'océan ; Fiesque , que je ne puis mieux recommander préliminairement qu'en rappelant que J. J. Rousseau le portait dans son cœur; Fiesque, une puissante et redoutable tête, qui, sous le voile trompeur d'une molle oisiveté d’épicurien , dans une obscurité paisible et sans bruit , pareil à l’esprit créateur porté sur le chaos, couve, solitaire et sans témoin,

1. Cet avertissement, qui rappelle l’annonce relative aux Brigandsfr oy. p. 195), fut placardé dans les rues de Mannheim, avec l’affiche de la première représentation de Fiesque, le 17 janvier 1784. 11 nous a été conservé par la Galette littéraire et théâtrale (21' numéro de l’année 1785. )

358 LA CONJURATION DE FIESQUE

un monde, et affecte la mine vide et souriante d’un vaurien, pendant que des plans gigantesques et de furieux désirs fermentent dans son sein; Fiesque, qui, assez longtemps méconnu, s’avance enfin pareil à un Dieu, expose aux regards étonnés son œuvre mûre et achevée , et reste là , en calme spectateur, quand les rouages de la grande machine courent infailliblement au but désiré; Fiesque , qui ne craint rien que de trouver son semblable, qui est plus fier de dompter son propre cœur que de vaincre une république redoutable; Fiesque, qui, à la fin, jette loin de lui le prix séduisant, éclatant, de son travail, la couronne de Gènes, avec un empiro sur lui-mème vraiment divin , cl trouve une plus grande volupté à être le plus heureux citoyen , qu’à se voir le prince de son peuple.

On s'attend peut-être à ce que je justifie les libertés que je me suis permises, dans ce Fiesque transformé, contrôla vérité historique, et même contre ma première façon de le représenter. D’après l'histoire comme d’après ma première conception , le comte travaille au renversement de la république; d’après l'une et l’autre , il périt dans la conjuration. Pour ce qui est de l’histoire, j’espère avoir bientôt réglé mon compte avec elle, car je ne suis pas l’historien de Fiesque, et une seule grande émotion produite dans le sein de mes spectateurs par la fiction que j’ai hasardée, pèse plus à mes yeux que la plus sévère exactitude historique. Le Fiesque génois n’a dû prêter à mon Fiesque que son nom et son masque ; tout le reste, il le pouvait garder. Est-ce donc ma faute s'il pensait moins noblement? s'il a été plus malheureux? Faut-il que mes spectateurs expient ce fâcheux dénoùment? Mon Fiesque n'est, j'en conviens, que supposé; mais que m'importe, pourvu qu’il soit plus grand que le vrai, pourvu que mon public prenne goût à mon héros? Mais pourquoi ai-je maintenant contredit ma propre peinture primitive qui fait périr le comte par son ambition? C’est là une autre question. 11 peut se faire qu’au temps où j’ai tracé ce premier Fiesque , j'aie été plus conscienceux ou plus timide. Mais peutêtre aussi ai-je voulu , à dessein , composer autrement ma fable pour le lecteur tranquille, qui dénouo avec réfiexion le fil le plus embrouillé, que pour l'auditeur entraîné, qui est forcé de jouir du moment, et l’on conviendra qu'il est plus attrayant de courir à l’envi dans la lice avec un grand homme* que de tirer une leçon du châtiment d’un criminel.

Sur l’application morale de la pièce il ne restera, je pense, de doute à personne. S'il est vrai, pour le malheur de l'humanité, que ce soit chose si ordinaire et si quotidienne de voir nos penchants les plus divins, les meilleurs germes qui sont en nous, pour le grand , pour le bien , ensevelis sous la pression de la commune vie civile; si la petitesse d'esprit et la mode rognent l'ébauche hardie de la nature , si mille convenances

1. Dans le texte de M. Hoffmeisler, aussi bien que dans celui do M. Boas, il y a Mit dem grossen Manne in die Welle su laufen, « courir dans le flot avec le grand homme, » ce qui conviendrait assez mal à l'ancien dénoùment, et ne peut s’appliquer, en aucune manière, au nouveau, dont il est ici question. II faut sans doute lire in die Welle su laufen , « courir à l’envi. » La locution ta plus ordinaire, dans ce sens, est um die Welle. Cependant on dit aussi, quoique moins bien, in die Welle. (Voy. le grand Dictionnaire aile mon d de Campe.)

APPENDICE

ridicules façonnent artificiellement en tous sens le grand sceau de la divinité : ce ne peut être un spectacle sans but que celui qui offre à nos yeux le miroir de toute notre force, qui vivifie et fait jaillir en flammes la mourante étincelle de l’héroïsme, qui, du cercle étroit, étouffant, de notre vie quotidienne, nous élève à une plus haute sphère. C’est un tel spectacle que présente, je l’espère, la Conjuration de Fiesque.

Il fut toujours sacré et solennel pour moi, ce calme et grand moment oh les cœurs de tant de centaines d'hommes, comme au coup tout-puissant d’une baguette magique, palpitent au gré de la fantaisie d’un poêle.... où, arraché de tous ses masques, de tous ses recoins, l’homme de la nature écoute, les sens ouverts.... où je mène à la bride l’âme du spectateur, et la puis lancer à volonté, comme une paume, vers le ciel ou l’enfer.... et c’est haute trahison envers le génie, haute trahison envers l’humanité, délaisser échapper cet heureux moment, où il y a tant â perdre ou à gagner pour le cœur. Si chacun de nous apprend h renoncer, pour le bien de la patrie, à la couronne qu'il est capable de conquérir, la morale de Fiesque est la plus grande de la vie.

Je n’en pouvais moins dire à un public qui , par le très-bienveillant accueil qu’il a fait à mes Brigands, a vivifié ma passion pour le théâtre, et â qui sont dédiées par avance toutes mes futures œuvres dramatiques.

L’INTRIGUE ET L’AMOUR

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