LES PRÉCÉDENTS, VERRINA
(Fiesque garde dans toute cette scène un sang-froid et un calme j deins de noblesse, qu’on recommande instamment à l'acteur.)
verrina vient lentement sur le devant de la scène et promène ses regards sur tout le cercle.
C’est étrange ! Ce soudain silence do mort , cette pâleur sur tous les visages! J’entends des cris de jubilation dont le bruit descend jusqu’à moi de l’hôtel de ville ; j’accours ici, je viens savoir en toute bâte ce qui peut à ce point égayer mes compatriotes. C'est étrange ! et Gênes entière recule, à mon aspect, comme un malfaiteur pris en flagrant délit?... (Tous se taisent et se retirent en arrière, et demeurent ainsi pendant toute la scène. ) Personne ne répond , tous les yeux rampent sur le sol. Je ne suis pourtant qu’un seul homme, et je vois ici toute une nation trembler devant moi. Je n’ai rien que le cœur de Verrina; pour armes, j’ai do simples paroles , et ici mille glaives dociles me lancent leurs éclairs. Je crains , je crains que vous n’ayez fait une chose , Génois , que vous ne voulez même pas entendre exprimer. ( Il jette un regard significatif sur les insignes du dogat. )
fiesque se rapproche de lui
Et Verrina ne remarquerait-il en vérité nul changement dans son ami?
1. J’ai suivi le texte de M. Boas, qui est : Die Gerechtirjkcit des Kriegs rpriclU il m d-rn Siéger su. Celui de M. HolTmcisler oITro une leçon toute différente : l)ie (icrechtigkeit des Kriegs spriclit ihm den Sieg :u, « la justice de la guerre lui adjuge la victoire (à lui Fiesque). »
2- A partir d’ici, et jusqu’aux mots : « C’est ma première génuflexion, ne
LA CONJURATION DE FIESQUE
verrina , sans le regarder. .
Je n’en désire aucun.
FIESQUE
Mais aussi n’en vois-tu aucun?
verrina, sans le regarder.
J’espère que non.
FIESQUE
Je te demande si tu n'en trouves aucun.
verrina, après un rapide coup d'iril.
Je n'en trouve aucun.
FIESQUE
Eh bien , vois-tu? il faut donc qu'il soit vrai que la puissance ne fait point les tyrans. Depuis que nous nous sommes quittés, je suis devenu doge de Gênes, et Verrina (il le presse sur sa poitrine) trouve mon embrassement encore urdent comme autrefois.
Tant pis qu’il me faille y répondre si froidement. L'aspect do la majesté tombe comme un couteau tranchant entre moi et le doge. Jean-Louis Ficsque possédait des domaines dans mon cœur, maintenant il a conquis Gênes cl je reprends mon bien.
FIESQUE
Que Dieu nous en préserve! Pour un dogat, ce serait un prix trop judaïque.
verrina murmure d'une voix sourde.
Hum ! La liberté est-elle peut-être tellement passée de mode qu’on jette, à vil prix, les républiques à la tête du premier venu?
FIESQUE
Ne dis cela à personne qu’à Ficsque.
Oh ! naturellement, il n’y a qu’une tête hors de pair de qui la vérité sorte sans blessure. Mais c’est dommage 1 le rusé joueur ne s’est mépris dans sa partie que pour une carte. II a calculé tout le jeu de l’envie ; mais, par malheur, le politique raffiné a oublié dans son compte les patriotes. ( D’un ton très-significatif.) L’oppresseur de la liberté a-t-il aussi en réserve quelque slralagèmo contre ce que pourra lui jouer la vertu romaine? Je le jiirc par le Dieu vivant : avant que la postérité déterre mes os du cimetière d’un duché, je veux qu'elle les recueille sur la roue.
FIESQUE le prend avec douceur par la main.
Quoi? même si le doge est ton frère? s’il ne fait de sa principauté que le trésor de sa bienfaisance, réduite jusqu’ici par son économe indigence à la mendicité? Verrina , même alors?
Même alors... Le larcin donné en présent n'a encore sauvé de la potence aucun voleur. D’ailleurs cette générosité manquerait son effet sur
prends pas cette pourpre (p. 356), • cette scène ne fait que reproduire, arec quelques changements, la scène XVI* et avant-dernière de la version primitive du drame. (Voy. p. 343.)
APPENDICE
Vcrrina. A mon concitoyen je pouvais bien permettre de me faire du bien ; à mon concitoyen j'espérais rendre la pareille. Les présents d'un prince sont des grâces.... et des grâces , j’en reçois de Dieu.
fiesque acre humeur.
J'aimerais mieux arracher l’Italie de l'océan que cette tête de fer à son opinion.
Et pourtant arracher n'est point l’art où tu t'eutends le moins. Il en sait quelque chose . l’agneau République , que tu as tiré de la gueule du loup Doria.... pour le dévorer toi-même.
FIESQUE
Vcrrina rançonne bien durement mou amitié.
Arrière l’amitié 1 Ne te l’ai-je pas dit? je ne t'aime plus; je te jure que je te hais, que je te hais comme le reptile du paradis, qui a lancé dans la création ce premier trait perfide dont le monde saigne depuis six mille ans. Écoute, Fiesque, ce n’est point comme un sujet à son maître, ce n’est point comme un ami à son ami, c'est d’homme à homme que je te parle. ( D'un ton incisif et véhément.) Tu as commis une infamie contre la majesté du Dieu do vérité, en forçant la vertu do prêter les mains à ta coquinerie, et les patriotes de Gênes de forniquer incestueusement avec Gênes. Fiesque, si j'eusse été, moi aussi, loyalement stupide, au point de ne pas pénétrer le fourbe.... par tous les frissons de l’éternité! Fiesquel je tresserais une corde avec mes propres entrailles et je m’étranglerais moi-même, pour le cracher à la face mon dernier souille de vie en jets d’écume couvulsive. Ta royale scélératesse fait pencher, il est vrai , la balance d'or de l'humaine justice , mais tu t'es attaqué au ciel , et c'est le tribunal du jugement universel qui instruira ton procès.
fiesque, prenant un air irrité.
Un tel langage envers moi, téméraire? Tu as oublié l’ami, mais réfléchis-tu bien que tu es devant ton doge , que les terreurs de la majesté sont là toutes prêtes, que Gênes est rassemblée en ce moment même pour me rendre hommage ?
Et que pourtant l’assemblée n’est pas levée encore ?... et jusque-là , Fiesque, que de choses peuvent arriver? ( Lentement , d’un ton grave.) Ce court délai peut, il est vrai, se mesurer par des pulsations, mais dans chacune d'elles la création peut être trois fois anéantie et trois fois recréée.... ej la patrie ne serait plus à sauver! Prends garde, Fiesquel Tu as montré, par un grand exemple, celte nuit même, qu’une pourpre volée empoisonne, comme la tunique sanglante de Nessus.
fiesque s’avance vers le sénateur gui tient les insignes.
Cependant j’en veux courir le risque.
verrina porte la main à son épée, mais la lâche aussitôt et court à Fiesque.
Pourtant, une fois encore , laisse-moi t'embrasser, F’iesque, avant que cette scission terrible nous sépare à tout jamais. (Se jetant à son cou.) Sûrement, sûrement! jamais deux plus grands cœurs n’ont battu l’un sur l’autre; nous nous aimions pourtant d'une ardeur si fraternelle I O
LA CONJURATION DE FIESQUE
Kiosque! Fiesque ! lu laisses vide dans mon sein une place que tout le genre humain , pris neuf fois, ne pourra plus remplir.
FIESQUE
Sois mon ami I
VEHR1NA.
Ne prends pas celte pourpre odieuse, el je le suis. Je suis un homme de guerre, Fiesque, les joues humides no sont guère mon fait. Ce sonl mes premières larmes! No prends pas celle pourpre!
FIESQUE
Tais-toi I veux-lu arracher le ciel de ses pôles?
verrina , avec plus de feu.
Fiesque! étale devant moi, ici, comme récompense, toutes ics couronnes de la terre; là, comme châtiment, toutes ses tortures, pour que je plie le genou devant uno créature : je ne plierai pas le genou , Fiesque! (Se jetant a ses pieds.) C'est ma première génuflexion , ne prends pas celte pourpre !
fiesque étend la main vers la pourpre , en souriant.
Tu seras étonné de voir comme elle me parera magniflquement. verrina , s'élançant , d'une voix terrible.
Mais seulement dans le cercueil ! { Il porte un coup à Fiesque. Fiesque saute en arriére et pare le coup avec son épée.)
le peuple se presse en tumulte et crie.
Meurtre! meurtre du prince I
verrina s'arrête soudain , jette sur le peuple un regard plein d'étonnement et de gravité, et laisse lentement tomber son bras.
Que vois-je? Gènes, toi-mème , toi-méme, lu retiens le bras de ton sauveur 1( Riant amèrement.) Fou furieux que tu étais, Verrina! Tu voulais devenir un meurtrier dans ta soixantième année, pour défendre la liberté de ce peuple, et tu as oublié de t'informer si ce peuple aussi voulait être libre? Il ne veut pas être libre, il défend ses chaînes. Je suis ton prisonnier. (Il lui jette son épée devant les pieds.)
FIESQUE
Sais-tu ce que tu as fait, malheureux ?
verrina , fier et calme.
Je sais qu'il faut que je meure, doge. Je sais que je suis le premier qui , sous le règne de Fiesque, monterai sur l'échafaud. (Haut et solennellement au peuple.) Le premier, Génois, mais non le dernier. Je connais cet homme : il a le cœur d’un Dieu , et vous, insensés, vous lui a ver donné les foudres.
le peuple crie impétueusement , et plusieurs tirent l’épée.
Meurs, traître I violateur de la majestél
fiesque leur fait signe de reculer, puis s'avance avec un air de calme grandeur.
Que cette fureur est flatteuse pour moi, Génois! Vous voici maintenant au point où Fiesque vous attendait. Sûr el sans effroi, jo puis monter sur votre trône, puisque votre amour pour moi va jusqu'à fermer votre oreille a l’appel tout-puissant do la liberté; puisquo votre avocat le plus redoutable se livre lui-même aux mains du bourreau, puisque, avec la
APPENDICE
tête de Verrina , l’hydre aux mille têtes de la révolte tombe immolée à mes pieds. Maintenant, Génois, le doute et la crainte n'ont plus de part à ma résolution. ( II s'avance vers le sénateur, et lui prend le sceptre .) Conquérir un diadème est grand ; le rejeter, divin I Soyez libres , Génois I ( Il brise le sceptre et en jette les fragments parmi le peuple.) Et que la puissance monarchique périsse avec ses insignes I
le peuple se jette a genoux, avec des transports de jubilation.
Fiesque et la liberté I
verrina s'approche de Fiesque, en exprimant le plus grand étonnement.
Fiesque !
FIESQUE
Et tu voulais, avec des menaces, m’arracher une résolution que mon propre cœur n’eût pas enfantée? La liberté de Gènes était résolue dans ce sein , avant même que Verrina tremblât pour elle; mais il fallait que Fiesque en fût lui-même le créateur. (Saisissant la main de Verrina, arec tendresse. ) Et pourtant te revoilà mon ami , Verrina ?
verrina, se jetant dans ses bras avec enthousiasme.
Pour l’éternité I
fiesque, avec une profonde émotion, jetant un regard sur le peuple, qui est encore à genoux et exprime sa joie de toutes les manières.
Céleste aspect, récompense supérieure à toutes les couronnes du mondel (S’élançant vers le peuple.) Levez-vous, Génois! Je vous ai fait grâce du monarque, embrassez votre plus heureux concitoyen.