ACTE r, SCÈNE I
LE VIEUX MOOR
Tout, tout, mon fils!... Tu m’épargneras les béquilles.
FRANZ lit.
« Leipzig, 1" mai. — Si je ne m’étais engagé par une promesse inviolable à ne te rien cacher, rien absolument, de ce que je puis apprendre du sort de ton frère, jamais, trèscher ami, ma plume innocente ne serait devenue ta persécutrice. Je puis conclure de cent lettres de toi à quel point des nouvelles de ce genre doivent déchirer ton cœur fraternel. Il me semble que déjà je te vois, pour ce vaurien, ce misérable.... (Le vieux Moor cache son visage.) » Voyez, mon père! je ne vous lis que les termes les plus doux : « .... pour ce misérable, verser des milliers de larmes.... » Ah! oui, elles ont coulé, elles ont inondé par torrents mes joues compatissantes.... * Il me semble que déjà je vois ton vieux et tendre père, pâle comme la mort.... * Jésus Maria! vous l’êtes eri effet, avant même d’avoir appris la moindre chose.
LE VIEUX MOOR
Continue, continue.
FRANZ
Pâle comme la mort , chanceler et retomber en arrière
dans son fauteuil , maudissant le jour où , pour la première fois , il entendit bégayer à son oreille le nom de père. On n’a pas voulu me tout dévoiler, et de ce peil que je sais tu n’apprendras qu’une petite part. Ton frère parait avoir comblé maintenant la mesure de son infamie ; moi , du moins , je ne sais rien au delà du degré qu’il a atteint, à moins qu’en cela son génie ne dépasse le mien. Hier, vers minuit, il a accompli le beau projet.... après avoir fait pour quarante mille ducats de dettes.... * de jolis menus plaisirs, mon père!... « après avoir d’abord déshonoré la fille d'un riche banquier d'ici et blessé mortellement en duel un brave jeune homme de bonne condition qui lui faisait la cour.... le projet d’échapper au bras de la justice avec sept compagnons qu’il a entraînés dans sa vie criminelle.... » Mon père, au nom de Dieu! mon père, qu’avez-vous 1
LE VIEUX MOOR
C'est assez. Cesse, mon fils!
•12 LES BRIGANDS
FRANZ
Je vous ménage.... « On a expédié son signalement de tous côtés , les offensés demandent satisfaction à grands cris , sa tête est mise à prix.... Le nom de Moor..,. » Non, mes lèvres tremblantes ne seront point parricides. { II déchire la lettre.) Ne le croyez pas, mon père! n’en croyez pas une syllabe! le vieux moor, pleurant amèrement.
Mon nom 1 mon respectable nom !
franz, se jetant à son cou.
Infâme, trois fois infâme Charles! N’avais-je pas pressenti cet avenir, lorsque, tout enfant encore, je le voyais perdre son temps à courir après les jeunes tilles, rôder par monts et par vaux avec les garçons des rues et de misérables vagabonds, fuir l’aspect de l’église comme un coupable la prison, et jeter dans le chapeau du premier mendiant qu’il rencontrait les deniers qu’il vous avait arrachés, tandis que nous, à la maison , nous passions le temps à nous édifier par de pieuses prières et de saints livres de sermons?... Ne l’avaisje pas pressenti , quand je voyais qu’il se plaisait à lire les aventures de Jules César et d’Alexandre le Grand, et d’autres païens plongés dans les ténèbres, de préférence à l’histoire du saint pénitent Tobie? Cent fois, car mon affection pour lui était toujours contenue dans les limites de mon devoir filial, cent fois je vous ai dit : * Ce garçon nous jettera tous quelque jour dans le malheur et dans la honte....» Ah! plût à Dieu qu’il ne portât pas le nom de Moor! plût à Dieu que mon cœur ne battît pas si tendrement pour lui! Cette affection impie, que je ne puis éteindre , m’accusera un jour devant le tribunal de Dieu.
LE VIEUX MOOR
O mes projets! mes rêves d’or!
FRANZ
Je le sais bien. C’est précisément là ce que je disais. « L’esprit ardent, répétiez-vous sans cesse, qui enflamme cet enfant et le rend sensible à tous les attraits du beau et du grand.... cette franchise qui reflète son âme dans ses yeux.... cette tendresse de cœur qui, à la vue de toute souffrance, se fond en larmes compatissantes.... ce courage viril qui le