ACTE IV, SCÈNE III
tron.... Comme il tremble, le poltron! Tu devrais remercier Dieu, poltron, .que, pour la première fois, il t’entre quelque chose dans le cerveau. {Le maréchal joue des jambes.) Doucement! quant à ceci, pardon! {Il l'atteint et ferme la porte au verrou.)
LE MARÉCHAL
Dans la chambre , baron ?
FERDINAND
Comme s'il valait la peine d’aller avec toi jusqu’au rempart.... Mon trésor, le coup n’en résonnera que mieux, et c’est sans doute la première fois que tu feras du bruit dans le monde.... En joue!
le maréchal s'essuie le front.
Et vous voulez risquer ainsi votre vie précieuse, jeune homme plein d’espérance?
FERDINAND
En joue, te dis-je! Je n’ai plus rien à faire dans ce monde.
LE MARÉCHAL
Mais bien moi, et infiniment, mon très-estimable baron !
FERDINAND
Toi, drôle? Comment , toi?... Et quelle affaire? D’être un pis aller là où les hommes se font rares ? De te raccourcir et de te rallonger sept fois en une minute, comme le papillon que cloue une épingle? De tenir registre des garde-robes de ton maître et d’être le souffre-douleur de ses traits d’esprit? Autant vaut que je t’emmène avec moi comme une marmotte curieuse à voir. Tu danseras là-bas, en singe savant , au bruit des hurlements des damnés, rapportant , faisant le service et égayant par tes talents de cour l’éternel désespoir.
* LE MARÉCHAL
Comme il vous plaira, monsieur! comme vous l’ordonnerez! Seulement, écartez-moi ces pistolets.
FERDINAND
Comme le voilà, cet enfant de douleur!... A la honte du sixième jour de la création! Comme si un contrefacteur* avait
1. Il y avait dans les premières éditions : « Comme si un contrefacteur de Tubingue. •
L’INTRIGUE ET L’AMOUR
voulu copier l’œuvre du Créateur !... Seulement je regrette, perle irréparable! l’once de cervelle si mal placée dans ce crâne stérile ! Cette seule once de plus aurait élevé le babouin au niveau de l’homme, tandis que là elle ne fait qu’une fraction de raison.... Et partager son cœur avec cet être!... Monstrueux! Impardonnable!... Avec un drôle , plus fait pour déshabituer du péché que pour y engager.
LE MARÉCHAL
Sois à jamais loué, ô mon Dieu! 11 commence à faire de l’esprit.
Laissons-le pour ce qu’il est. Cette compassion qui épargne la chenille doit aussi lui profiter. On haussera les épaules à sa rencontre; peut-être même admirera-t-on la sage économie du ciel qui, avec du marc et de la lie, trouve encore moyen de nourrir des créatures ; qui apprête un festin pour, le corbeau aux fourches patibulaires, et pour le courtisan dans les excréments des Majestés.... Enfin, qui sait’ on s’émerveillera de la sublime police de la Providence qui , dans le monde des esprits, entretient aussi des vipères et des tarentules pour l’exportation du poison.... Mais ( avec un retour de fureur) que la vermine ne vienne pas ramper sur ma fleur, ou bien (saisissant le maréchal et le secouant rudement) je l'écrase ainsi, et ainsi, et encore ainsi , en mille pièces.
le maréchal , soupirant à part soi.
O mon Dieu! S’il y avait moyen de s’esquiver! d’être à cent milles d’ici , dans Bicêtre, près Paris! partout plutôt qu'auprè3 de cet homme!
FERDINAND
Misérable! si elle a cessé d’être pure! Misérable, si tu possédais, tandis que j'adorais! (Plus furieux.) Si tu te livrais à la débauche là où je me sentais un dieu! (Il se tait soudain, puis reprend d'une voix terrible:) Mieux vaudrait pour toi, misérable , de te réfugier dan3 l’enfer que de rencontrer ma colère dans le ciel.... Jusqu'où en es-tu venu avec cette jeune fille? Avoue.
LE MARÉCHAL
Lâchez-moi. Je trahirai tout.