ACTE U, SCÈNE III
avec lui comme avec les grands, dont on ne se moque jamais plus amèrement qu’en les flattant de haïr les flatteurs. Vous vous targuez de probité, de conduite exemplaire, et le Dieu qui pénètre vos cœurs s’irriterait contre le Créateur, s’il n’avait pas lui-même aussi créé les monstres du Nil.... Qu’on l’éloigne de mes yeux!
LE MOINE
Qu’un scélérat puisse être encore si orgueilleux!
MOOR
Ce n’est pas tout.... C'est à présent que je veux parler avec orgueil. Va et dis au très-louable tribunal qui décide, comme sur un coup de dés, de la vie et de la mort.... que je ne suis pas un voleur qui conspire avec le sommeil et la nuit, et fait le héros et l’important sur l’échelle du gibet.... Ce que j’ai fait, je le lirai sans doute un jour dans le grand livre des dettes, au ciel; mais avec ses pitoyables ministres je ne veux plus perdre une parole. Dis-leur que mon métier, ce sont les représailles.... que ma profession est la vengeance. {Il lui tourne le dos.)
LE MOINE
Ainsi tu ne veux ni ménagement ni grâce?... Bien, j’ai fini avec toi. (Il se tourne vers la bande.) Alors, écoutez donc, vous autres, ce que la justice vous fait savoir par mon entremise.... Si à l’instant vous garrottez et livrez ce malfaiteur condamné, voyez! le châtiment et jusqu’au souvenir de vos crimes vous sera remis.... l’Église vous recevra, brebis égarées, dans son sein maternel, avec un renouvellement d’amour, et la route sera ouverte, pour chacun de vous, à quelque emploi honorable. (Avec un sourire triomphant.) Eh bien? eh bien? Comment Votre Majesté trouve-t-elle cela?... Alerte, donc! Garrottez-le et soyez libres !
MOOR
Entendez-vous cela? entendez-vous? Pourquoi cette hésitation? Pourquoi restez-vous là tout embarrassés?... La justice vous offre la liberté, et réellement vous êtes déjà ses prisonniers.... Elle vous fait grâce de la vie, et ce n’est point une vaine jactance, car vraiment vous êtes jugés.... Elle vous promet honneurs et emplois, et autrement quel peut être votre sort, en
LES BRIGANDS
supposant même que vous triomphiez, sinon la honte, la malédiction, la persécution?... Elle vous annonce le pardon du ciel, et vous ôtes véritablement damnés. 11 n’y a pas un cheveu sur la tète d’un de vous qui n’aille tout droit en enfer. Réfléchissez-vous encore? Balancez-vous encore? Est-il si difticile de choisir entre le ciel et l’enfer? Aidez-moi donc, seigneur moine !
le moine, à part.
Le drôle est-il fou?... (Haut.) Craignez-vous peut-être que ce ne soit un piège pour vous prendre vivants?... Lisez vousmômes : voici le pardon général, signé. (Il donne un papier à Schweizer.) Pouvez-vous encore douter?
MOOR
Voyez donc, voyez donc! Que pouvez-vous demander de plus?... Signé de leur propre main.... C’est une grâce qui passe toutes les bornes.... Ou bien craindriez-vous peut-être qu'on vous manquât de parole, parce que vous avez entendu dire qu’on ne gardait pas sa foi à des traîtres?... Oh! soyez sans inquiétude. Ne fût-ce que par politique, ils se croiraient forcés de tenir leur parole, quand ils l’auraient donnée à Satan. Qui les croirait désormais? Comment pourraient-ils jamais recourir de nouveau au même moyen?... Je jurerais volontiers qu’ils sont sincères. Ils savent que c’est moi qui vous ai exaspérés et poussés à la révolte; vous, ils vous tiennent pour innocents. Ils expliquent vos méfaits comme des erreurs de jeunesse , des actes inconsidérés. C'est moi seul qu’ils veulent avoir, moi seul qui mérite de tout expier. N’est-ce pas vrai , seigneur moine?
LE MOINE
Comment s’appelle le démon qui parle par sa bouche?... Oui, sans doute,' sans doute, c’est vrai!... Le drôle me donne le vertige.
MOQR.
Comment! pas encore de réponse? Penseriez-vous bien à vous ouvrir encore un chemin avec vos armes? Mais regardez donc autour de vous , regardez ! Vous ne pouvez avoir une telle pensée, ce serait une présomption puérile.... Ou iriez-vous jusqu’à vous flatter de tomber en héros, parce que vous m’avez